L’histoire de la psychologie est intimement liée à l’histoire de l’humanité et de ses sociétés. Depuis les premières réflexions philosophiques sur l’âme et le comportement humain jusqu’aux méthodes scientifiques modernes, la psychologie a toujours cherché à comprendre ce qui nous rend humains. Cet article propose un bref voyage à travers le temps pour explorer les origines de la psychologie.
Les grandes sources anciennes de la psychologie
La psychologie en tant que discipline autonome émerge officiellement à la fin du XIXème siècle, mais ses racines sont beaucoup plus anciennes : elles mêlent philosophie, médecine, spiritualité et mythologie. Bien avant d’être une science, la psychologie est une interrogation sur l’âme, la conscience et la souffrance humaine.
La Grèce antique : naissance de la réflexion sur la psyché
Le mot psychologie vient du grec psyché (âme) et logos (discours, étude).
Platon (427-347 av. J.-C.), le philosophe propose une vision tripartite de l’âme :
-La partie rationnelle (siège de la pensée).
-La partie irascible (courage, volonté).
-La partie désirante (appétits, instincts).
Platon pose déjà une question centrale en psychologie :
Comment harmoniser les différentes forces intérieures ?
Aristote (384-322 av. J.-C.), le philosophe, dans son ouvrage « De Anima », décrit l’âme comme principe vital :
-L’âme végétative (nutrition, croissance).
-L’âme sensitive (émotions, perception).
-L’âme intellective (raison)
C’est l’une des premières tentatives systématiques de comprendre les fonctions psychiques. La psychologie est alors une anthropologie philosophique : on cherche à comprendre la nature humaine, pas encore à mesurer des phénomènes.
La médecine antique : le lien corps-esprit
Hippocrate, au Vème siècle av. J.-C., propose la théorie des quatre humeurs, chacune de ces humeurs correspondant à un tempérament :
-Le sang : sanguin
-La bile jaune : colérique
-la bile noire : mélancolique
-la phlegme : flegmatique
Cette classification des quatre tempéraments est une première tentative de classification des personnalités et des troubles psychiques.
Le monde mythologique : la psyché comme expérience symbolique
Avant même la philosophie, les mythes explorent les dynamiques psychiques. Par exemple :
-Le mythe d’Œdipe (identité, destin, inconscient).
-Le mythe de Narcisse (image de soi, fascination).
-Le mythe d’Éros et Psyché (quête d’unité intérieure).
Le Moyen-Âge et la tradition chrétienne
Avec le christianisme, l’attention se déplace vers l’intériorité, qui devient un lieu central. L’introspection est valorisée, mais toujours sans un cadre spirituel.
Augustin d’Hippone (Saint Augustin) (354-430), dans « Les Confessions », explore : la mémoire, le temps, le conflit moral et l’introspection. Thomas d’Aquin intègre Aristote dans la pensée chrétienne.
Le monde islamique médiéval
Des penseurs comme Avicenne (Ibn Sina), développent :
-Une théorie des facultés de l’âme.
-Une réflexion sur la perception et l’imagination.
-Des analyses fines des états mélancoliques.
Ils jouent un rôle clé dans la transmission des savoirs antiques vers l’Europe.
L’émergence de la psychologie comme discipline scientifique
La transition entre les sources anciennes de la psychologie et son émergence comme discipline scientifique au XIXème siècle ne s’est pas faite par rupture brutale, mais par sédimentation progressive : philosophie, médecine, théologie et sciences naturelles ont lentement déplacé la question de l’âme vers celle du fonctionnement psychique observable.
L’époque moderne : la naissance du sujet
Au XVIIème siècle, un basculement majeur survient : le philosophe René Descartes introduit le dualisme corps/esprit. Le « cogito » de Descartes (son affirmation : « Je pense, donc je suis ») place la conscience au centre. Puis, avec les empiristes britanniques John Locke et David Hume, l’esprit devient un objet d’analyse des idées et des associations. On commence à penser en termes de mécanismes mentaux.
John Locke considère l’esprit comme une table rase (tabula rasa), sur laquelle l’expérience grave les connaissances. Selon lui, toutes les idées viennent de la sensation ou de la réflexion et non de la nature innée de l’individu.
David Hume développe cette approche en affirmant que l’esprit est un ensemble d’impressions et d’idées reliées par l’association. Pour Hume, les croyances et la connaissance naissent de l’habitude et de l’expérience, et non de la raison pure.
Le tournant scientifique : XVIIIème-XIXème siècle
Deux mouvements décisifs se produisent :
Des découvertes dans le domaine de la neurologie et en étude des sens montrent que les phénomènes mentaux ont une base corporelle. :
–Hermann von Helmholtz démontre que l’influx nerveux se propage à une vitesse mesurable et non instantanée. Grâce à ses expériences précises, il calcule la vitesse de conduction nerveuse chez la grenouille. Ses travaux montrent que les phénomènes mentaux reposent sur des processus physiologiques mesurables, ouvrant la voie à la psychologie scientifique.
–Gustav Fechner fonde la psychophysique (relation stimulus/sensation), au XIXème siècle, pour étudier le lien entre le monde physique et les sensations. Il montre que l’intensité perçue d’un stimulus varie selon une loi mathématique (loi de Weber-Fechner). Ses travaux permettent de mesurer objectivement la relation entre stimulus et perception, préparant la naissance de la psychologie expérimentale. Pour la première fois, on mesure des phénomènes psychiques.
La naissance officielle de la psychologie
En 1879, Wilhem Wundt fonde à Leipzig le premier laboratoire de psychologie expérimentale. Il applique des méthodes scientifiques pour étudier les sensations, le temps de réaction et la conscience. Ce laboratoire est l’acte fondateur symbolique et marque la naissance de la psychologie comme discipline autonome.
La psychologie devient :
-expérimentale
-quantitative
-autonome par rapport à la philosophie.
À la fin du XIXème siècle, plusieurs orientations apparaissent :
–Sigmund Freud : il développe la théorie de l’inconscient, où se cachent désirs et souvenirs. Il met au point des méthodes cliniques, comme l’analyse des rêves et la libre association, pour explorer cet inconscient. Son travail transforme la psychologie en discipline qui prend en compte à la fois le psychique conscient et inconscient dans l’étude de l’homme. Sigmund Freud est une figure centrale pour la psychologie clinique et psychanalytique, mais c’est Wilhem Wundt qui est souvent reconnu comme le père de la psychologie en tant que discipline scientifique.
–William James : il fonde la psychologie fonctionnelle, qui s’intéresse à l’utilité des processus mentaux pour l’adaptation à l’environnement. Il met l’accent sur la conscience en action plutôt que sur sa structure, privilégiant l’observation des fonctions psychiques. Sa perspective ouvre la voie à l’étude pratique du comportement et à l’application de la psychologie dans la vie quotidienne.
–Jean-Martin Charcot : il étudie l’hystérie comme un trouble neurologique plutôt que moral ou psychologique. Il utilise l’observation clinique et l’hypnose pour identifier des symptômes précis et reproductibles. Ses travaux posent les bases de la neurologie moderne et influencent des figures comme Freud dans l’étude du psychisme.
La psychologie naît donc à l’intersection de la médecine, de la philosophie, de la biologie et de la clinique.
On passe de l’étude de l’âme, à l’étude du sujet, puis à l’étude scientifique du comportement et des processus mentaux.
Il y a une transition de la philosophie vers la physiologie, puis vers les laboratoires expérimentaux.
De l’introspection spéculative, on passe à la mesure des sensations puis aux méthodes expérimentales.
La psychologie n’a jamais totalement rompu avec ses sources philosophiques, elle les a transformées.
Le rôle de la psychiatrie dans cette évolution
La psychiatrie moderne (fin XVIIIème-début XIXème siècle) joue un rôle crucial dans la transition de la psychologie (de la philosophie à la science expérimentale), car elle permet de relier les phénomènes mentaux à des troubles observables et traitables. La psychiatrie fournit les premiers objets d’étude pour la psychologie clinique.
Elle inspire Freud et la psychanalyse, qui cherchent à comprendre les causes profondes des troubles mentaux. La psychiatrie a contribué à la professionnalisation et à la légitimation de la psychologie comme discipline appliquée à la santé mentale. La psychiatrie s’est rapprochée de la neurologie, grâce à des figures comme Charcot, qui a étudié l’hystérie et montré que certains troubles psychiques ont une base corporelle ou neurologique.
Les premiers psychiatres, comme Philippe Pinel en France, ont commencé à classer et observer les maladies mentales de manière systématique. Les personnes souffrant de troubles mentaux étaient souvent enfermées avec des chaînes dans des conditions très dures et Pinel a introduit une approche humaine et thérapeutique, en insistant sur l’importance de l’observation, du dialogue et du traitement humain.
Jean-Dominique Esquirol a décrit des symptômes précis, distinguant différents types de folie. Il a décrit précisément les symptômes et comportements de patients, créant des catégories cliniques fiables. Ses travaux ont posé les bases de la psychiatrie moderne et influencé la psychologie clinique en fournissant des modèles de l’esprit malade à étudier.
L’impact de la révolution industrielle sur la psychologie
Les conditions de vie, de travail et de société en cette période de la fin du XVIIIème siècle et du XIXème siècle ont été profondément transformées. De nouvelles problématiques psychologiques sont apparues, stimulant l’émergence de la psychologie moderne. L’urbanisation massive, les conditions de travail pénibles et la modification des structures familiales ont mis en lumière la nécessité d’étudier le comportement humain dans des contextes nouveaux, notamment dans le travail et l’éducation.
L’industrialisation a révélé un lien entre conditions sociales et santé mentale. Le travail en usine, l’aliénation et la pression sociale ont contribué à l’émergence de troubles anxieux et dépressifs. Cela a inspiré des mouvements pour la psychologie sociale et la psychopathologie moderne, explorant comment la société affecte le psychisme.
La révolution industrielle a renforcé l’intérêt pour la mesure et la rationalisation : la psychologie devient plus scientifique, centrée sur l’observation, la quantification et l’expérimentation. L’humain est désormais étudié non seulement dans son développement naturel mais aussi comme acteur dans un système économique et social.
La révolution industrielle a favorisé :
–La naissance de la psychologie industrielle et organisationnelle : mesurer l’intelligence, l’aptitude au travail, la productivité, et améliorer les conditions de travail.
–L’intérêt pour les tests psychométriques : par exemple, le psychologue Alfred Binet a développé ses premiers tests d’intelligence au début du XXème siècle pour identifier les enfants en difficulté scolaire, répondant à un besoin social de l’industrialisation.
–Le développement de la psychologie expérimentale : la volonté de comprendre les comportements humains dans des environnements contrôlés a conduit à des expériences plus rigoureuses.
L’histoire de la psychologie révèle à quel point notre compréhension de l’esprit humain est étroitement liée aux contextes sociaux, culturels et scientifiques de chaque époque. De la philosophie antique aux laboratoires expérimentaux du XIXème siècle, puis aux approches modernes intégrant neurosciences, psychologie sociale et thérapies, cette discipline n’a cessé d’évoluer pour répondre aux questions fondamentales sur la pensée, le comportement et les émotions humaines.

