La fonction des mythes dans les sociétés humaines

Depuis l’aube de l’humanité, bien avant les sciences, les philosophies et les systèmes politiques, les êtres humains ont raconté des histoires, non pour se divertir seulement, mais pour comprendre ; comprendre d’où ils venaient, pourquoi ils mouraient, ce qui régissait les saisons, le tonnerre, l’amour, la guerre ou le destin. Ces récits fondateurs, transmis d’abord oralement puis gravés sur l’argile, ou consignés dans des manuscrits, constituent ce que nous appelons aujourd’hui la mythologie.

La mythologie est l’ensemble des récits symboliques (les mythes) propres à une culture, une civilisation ou une religion, qui cherchent à expliquer le monde, l’origine de l’humanité, les forces de la nature, le destin, la vie, la mort et le sens de l’existence. Le mot « mythologie » vient du grec « muthos » (récit, parole) et logos (discours, étude).

Comment définir le mythe ?

Le mythe est un récit fondateur, sacré ou symbolique, qui explique les grandes questions de l’existence. Ils ont plusieurs fonctions :

-Expliquer l’origine du monde (les mythes cosmogoniques).

-Donner un sens à la souffrance et à la mort.

-Transmettre des valeurs sociales et morales.

-Fonder une culture ou une religion (les mythes fondateurs).

-Mettre en scène des archétypes universels.

-Structurer l’identité collective.

-Exprimer des vérités psychologiques profondes.

Le mythe explique l’univers.

La mythologie est un langage symbolique par lequel l’humanité raconte d’où elle vient, ce qu’elle traverse et vers quoi elle tend. Elle se situe à la frontière entre religion, poésie, philosophie et psychologie. Des historiens des religions étudient le mythe comme récit sacré inscrit dans un système rituel. Certains historiens considèrent que les mythes racontent un « temps primordial » qui peut être réactualisé par le rituel. Donc, le mythe n’est pas seulement raconté : il est revécu dans les fêtes, les initiations, les rites saisonniers ; le mythe relie alors l’humain au sacré et au cosmos.

Différencier le mythe de la légende et du conte

Ces trois formes de récits sont souvent confondues, mais elles sont très différentes dans leur fonction et leur portée symbolique.

La légende

La légende est un récit traditionnel, ancré dans un contexte historique ou géographique identifiable, mêlant faits réels et éléments merveilleux. Elle a pour fonction d’exalter un héros, de transmettre des valeurs (courage, foi, loyauté), de renforcer l’identité d’un peuple ou d’un lieu. Par exemple, la légende du roi Arthur mêle probablement un chef d’œuvre historique à des éléments magiques (Excalibur, Merlin, la Table ronde). La légende relie souvent le sacré à l’histoire.

Le conte

Le conte est un récit fictif, souvent transmis oralement, destinés à divertir mais aussi à enseigner de manière symbolique. Il a pour fonction d’initier à la vie (épreuves, maturité, autonomie), de transmettre une morale implicite, de parler des peurs et des désirs humains. Par exemple, dans Cendrillon, l’héroïne traverse humiliation et transformation avant d’accéder à sa reconnaissance. Le conte agit davantage sur le plan psychologique individuel (initiation, maturation intérieure).

Les mythes fondateurs du monde, de l’humanité, d’une cité

Ces mythes fondateurs sont appelés aussi « cosmogonies ».

Dans la mythologie grecque, au commencement était le chaos, d’où émergent Gaïa (la terre), Ouranos (le ciel) et les premières forces cosmiques. Ce mythe structure la vision grecque de l’ordre issu du désordre.

Dans l’Enuma Elish, en Mésopotamie, le dieu Marduk vainc la déesse primordiale Tiamat et créé le monde à partir de son corps. Ce récit fonde l’ordre cosmique et la suprématie de Babylone.

Dans la Genèse de la Bible, Dieu crée le monde en six jours et se repose le septième. Le récit d’Adam et Eve fonde la condition humaine, la liberté et la responsabilité.

Il existe des mythes fondateurs d’un peuple ou d’une cité ; c’est le cas de Rome, avec Romulus et Rémus ; dans l’exode, sous la conduite de Moïse, le peuple hébreu quitte l’Egypte et ce mythe fonde l’identité d’un peuple libéré par l’alliance avec Dieu ; la fondation de Tenochtilan par les Aztèques repose sur la vision d’un aigle posé sur un cactus dévorant un serpent (signe divin indiquant l’emplacement de la cité).

Le déluge est présent dans de nombreuses cultures. Dans la Bible, Noah (Noé) survit au déluge et inaugure une nouvelle alliance avec Dieu. Ce mythe fonde un renouveau moral de l’humanité.

Dans le mythe de Prométhée, ce dernier vole le feu aux dieux pour le donner aux humains. Il fonde symboliquement la culture, la technique et la conscience.

Dans les pays nordiques, le monde est créé à partir du géant primordial Ymir et structuré autour de l’arbre cosmique Yggdrasil. Ce mythe fonde la vision cyclique et tragique du cosmos nordique.

De nombreux mythes sont liés au cycle vie-mort-renaissance. C’est le cas du mythe grec de Perséphone et Déméter : Perséphone descend aux Enfers et sa mère provoque l’hiver par son chagrin ; ce mythe fonde les saisons, le cycle mort-renaissance, l’initiation féminine (passage de la fille à la femme).

Dans la tradition biblique, Ève est appelée « mère de tous les vivants ». Au-delà de la lecture morale, elle fonde : la conscience, la liberté, l’entrée dans l’histoire humaine.

Dans les mythes égyptiens, la déesse Isis reconstitue le corps d’Osiris et permet la renaissance. Elle fonde la fidélité, la magie réparatrice, la résurrection.

Dans certaines traditions iroquoises des mythes amérindiens, la Femme-Ciel tombe du ciel et devient de la Terre nourricière. Elle fonde le sol habitable, la fertilité, le lien entre le ciel et la terre.

Dans les mythes babyloniens, Inanna/Ishtar descend dans le monde souterrain, meurt symboliquement, puis renaît. Ce mythe fonde la transformation intérieure, la mort initiatique, la souveraineté féminine intégrée (lumière + ombre).

Le mythe est souvent associé aux cycles

Le mythe est très souvent associé aux cycles, parce qu’il cherche à dire non pas un événement isolé, mais une structure répétitive du réel. Effectivement, le mythe ne raconte pas seulement ce qui s’est passé une fois, il raconte ce qui se passe toujours. Il met en scène : la naissance, la croissance, la crise, la mort, la renaissance.

Le mythe est une grammaire du vivant.

Beaucoup de mythes fondateurs expliquent les cycles naturels : le cycle des saisons : le mythe de Perséphone et Démeter fonde l’alternance hiver/printemps : la descente et la remontée de Perséphone structurent le temps agricole.

Dans le déluge, le récit de Noah n’est pas seulement une catastrophe unique : il symbolise un cycle de corruption, de purification et de recommencement. Le monde meurt pour renaître.

Le mythe est cyclique parce que la pensée humaine est cyclique : il y dans la vie des deuils, des crises, des transformations, des renaissances intérieures. Comme l’ont démontré les théories du psychanalyste Carl Jung, les archétypes mythiques réapparaissent dans nos cycles de vie.

La pensée cyclique des sociétés traditionnelles

Les sociétés traditionnelles pensaient le temps de manière cyclique, alors que la modernité pense le temps de manière linéaire (progrès, évolution continue). Le mythe appartient donc plutôt à une vision circulaire, spiralaire, rythmique ; ce cycle parle du rythme du vivant. Le mythe est donc profondément lié aux cycles : cosmiques, naturels, initiatiques ou psychiques. Il ne raconte pas simplement un commencement, il révèle un mouvement éternel. Cette notion de cyclicité était particulièrement présente dans les sociétés agricoles traditionnelles, qui observaient les saisons, les semailles, la mort et la germination. L’imaginaire de ces peuples étaient naturellement cyclique.

Les mythes à dominante linéaire

Il existe toutefois des mythes non cycliques, ou du moins à dominante linéaire. Ils ne décrivent pas un retour éternel, mais un événement unique qui change irréversiblement le cours du monde. Par exemple, le récit d’Adam et Ève dans la Genèse est un événement unique qui introduit une transformation définitive : la perte de l’innocence, l’entrée dans l’histoire et la séparation d’avec l’Eden. Il n’y a pas de retour à l’état originel ; c’est un mythe fondateur linéaire, le temps devient historique, orienté. Les traditions bibliques et monothéistes introduisent davantage l’histoire, la promesse et l’accomplissement futur.

C’est ainsi que deux grandes logiques mythiques se distinguent :

-Une logique cyclique : mort-renaissance-retour

-Une logique linéaire : origine-rupture-accomplissement final

Chronologie des mythes principaux

Les premiers mythes connus viennent de Mésopotamie et d’Égypte, tout comme les premières écritures. Selon une logique de priorité, ce sont les mythes cosmogoniques qui sont apparus les premiers : la création du monde et la naissance des dieux. L’humain primitif se posait d’abord les questions fondamentales :

-D’où vient le monde ?

-Pourquoi le ciel et la terre sont-ils séparés ?

-Comment apparaissent la vie, le soleil, la lune, les saisons ?

Ces mythes cosmogoniques répondent aux questions universelles de l’origine et de l’ordre. Ils posent le cadre : le monde, les dieux, les humains, les lois naturelles et sociales.

Tous les autres mythes (héroïques, fondateurs de peuple, initiatiques) viennent ensuite et s’inscrivent dans ce cadre.

Les mythes « nationaux » ou fondateurs de peuples apparaissent un peu plus tard, liés à l’écriture et à l’État (Israël, Rome, Japon…).

Les mythes oraux anciens, comme celtiques ou amérindiens, étaient très anciens mais ont été transcrits tardivement.

Chronologie de l’apparition des mythes

-vers 3500-3000 av. J.-C. : Mythes sumériens, en Mésopotamie

(création, Inanna, Enki) : premiers mythes écrits : dieux créateurs et humains façonnés pour le travail divin.

-vers 2100-1800 av. J.-C. : Epopée de Gilagamesh, en Mésopotamie : le plus ancien mythe conservé ; déluge, quête d’immortalité.

-vers 1800-1200 av. J.-C. : Enuma Elish, à Babylone : cosmogonie : création du monde par Marduk, Tiamat est vaincue.

-vers 1600-1200 av. J.-C. : Mythes égyptiens (Osiris, Isis, Rê) : cosmogonie, mort et renaissance, pharaon comme lien avec le divin.

-vers 1300-1200 av. J.-C. : Mythes hindous (Rig Veda), en Inde : Hymnes cosmiques, dieux primordiaux, forces naturelles personnifiées.

-vers 1000-800 av. J.-C. : Mythes archaïques (Hésiode, Théogonie), en Grèce : Genèse des dieux, chaos, cosmos, Titans olympiens.

-vers 900-700 av. J.-C. : Mythes nordiques (protomythes, Poetic Edda), en Scandinavie : Création du monde avec Ymir, Yggdrasil, cycles cosmiques.

-vers 800-700 av. J.-C. : Mythes hébraïques (Genèse, exode), en Israël : Création, chute, patriarches, déluge, origine d’un peuple.

-vers 500-400 av. J.-C. : Mythes celtiques et gaéliques, en Europe Occidentale : Récits oraux sur les dieux, les héros, les cycles saisonniers.

-vers 500-300 av J.-C. : Mythes chinois anciens (Fuxi, Nuwa, Pan Gu), en Chine : Création de l’homme, ordre du ciel et de la terre, cosmogonie.

-100-300 ap. J.-C. : Mythes amérindiens (Iroquois, Hopi…), aux Etats-Unis : Femme-Ciel, création de la Terre, cycles agricoles et cosmiques.

-vers 400-600 ap. J.-C. : Mythes japonais (Izangi et Izanami, Amaterasu), au Japon : Cosmogonie et divinités de la terre et du soleil, fondation du Japon.

Le mythe comme vérité symbolique

Le mythe n’est pas une « fausse histoire », c’est une vérité symbolique qui structure la société, structure la psyché ainsi que le rapport au sacré. Parler du mythe comme vérité symbolique, c’est comprendre qu’un mythe n’est pas vrai su sens historique, mais qu’il peut être profondément vrai au sens humain.

Un mythe n’est pas un reportage, il ne cherche pas à décrire un fait vérifiable. Il ne dit pas : « Cela s’est produit exactement ainsi ». Il dit plutôt : « Voilà comment fonctionne l’existence ». Par exemple, le récit d’Adam et Ève ne vise pas à expliquer biologiquement l’origine de l’humanité. Il met en scène : la conscience, la liberté, la transgression, la responsabilité.

Pour Carl Jung, les mythes expriment des archétypes, c’est-à-dire des structures universelles de la psyché. Le mythe du héros, par exemple, ne raconte pas seulement une aventure extérieure : il symbolise le combat intérieur de chaque individu contre ses peurs, son ombre, ses limites. Le mythe est vrai parce qu’il correspond à une expérience intérieure reconnaissable.

L’anthropologie a montré que le mythe structure les rites, les lois, l’organisation sociale. Il donne du sens aux interdits, aux passages de vie, aux hiérarchies. Donc, même si le récit n’est pas factuel, il est opératif : il façonne réellement la manière de vivre.

Le symbole est plus puissant que le concept

Un concept explique, alors qu’un symbole fait vivre. Dire : « La vie implique la perte » est abstrait. Raconter la descente d’Inanna aux Enfers rend cette vérité incarnée, dramatique, transformatrice. Le symbole agit sur l’imaginaire, l’émotion, le corps, la mémoire profonde.

Une vérité factuelle est vérifiable, historique, objective, elle décrit un événement.

Une vérité symbolique est interprétable, intemporelle, expérientielle, elle décrit une structure de sens.

Un mythe peut être historiquement invérifiable et pourtant existentiellement vrai.

Le mythe est une vérité symbolique parce qu’il ne parle pas d’un fait mais d’une condition humaine, d’un mouvement intérieur, d’un ordre cosmique ou psychique.

En définitive, la mythologie n’appartient pas seulement aux civilisations anciennes : elle appartient à la structure même de l’expérience humaine. Derrière les récits de dieux, de déesses, de héros ou de mondes primordiaux, se dessinent les grandes interrogations qui traversent toutes les époques : l’origine, la souffrance, l’amour, la mort, la transformation. Aujourd’hui encore, les mythes ne disparaissent pas : ils se déplacent. On les retrouve dans la littérature, le cinéma, les grandes sagas contemporaines, voire dans les récits politiques et culturels qui façonnent notre imaginaire collectif. Cela montre qu’au-delà des époques et des croyances, l’être humain demeure un être symbolique qui a besoin d’histoires pour comprendre ce qu’il vit.

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