L’École de psychosomatique de Paris : l’héritage de Pierre Marty

Autour du noyau fondateur

Les historiens de l’École de Paris distinguent généralement la première génération, avec le noyau fondateur composé de Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et Christiaan David.

À ces figures fondatrices de la première génération viennent s’ajouter Catherine Parat et Denise Braunschweig, qui faisaient déjà partie du groupe réuni autour de Pierre Marty dès les années 1950. Elles ont en tout cas rejoint très tôt le mouvement lors de sa structuration institutionnelle.

Sur le plan des travaux cliniques et scientifiques, Catherine Parat et Denise Braunschweig collaborent avec le groupe dès les années 1950, avant même que l’expression « École de Paris » ne soit véritablement stabilisée.

Sur le plan historique, si l’on considère l’École de Paris comme une entité constituée en 1962, elles apparaissent comme des membres du premier élargissement du groupe plutôt que du noyau originel.

Par la suite, leur implication est incontestable :

Elles participent à la création du Centre de consultation et de traitements psychosomatiques en 1968, puis elles comptent parmi les fondateurs de l’Institut de psychosomatique de Paris en 1972, avec Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et Christian David.

La psychanalyste Catherine Parat occupe une place singulière dans la psychanalyse française et dans l’histoire de l’École de Paris de psychosomatique. Sans élaborer une théorie spécifique de la maladie psychosomatique comme Pierre Marty, elle a profondément enrichi la métapsychologie des processus de liaison entre le corps, les affects et la pensée.

L’apport de Catherine Parat a consisté à approfondir les mécanismes psychiques qui rendent possible, ou empêchent, la mentalisation :

-le fonctionnement du préconscient ;

-la liaison entre affect et représentation ;

-la circulation des affects dans la relation analytique ;

-la distinction entre représentation et refoulement.

L’importance du préconscient

Son œuvre met au premier plan le rôle du préconscient, conçu comme l’espace où les excitations pulsionnelles et corporelles peuvent être transformées en affects, puis en représentations et en pensées. Lorsque ce travail de liaison échoue, le sujet risque de recourir à des modalités de fonctionnement plus pauvres sur le plan symbolique, pouvant favoriser l’expression somatique.

Distinction entre le refoulement et la répression

Parat est également connue pour avoir distingué le refoulement, mécanisme inconscient décrit par Freud, de la répression, processus plus conscient qui vise à neutraliser les affects sans véritable élaboration psychique. Cette distinction éclaire certaines organisations psychiques caractérisées par une faible vie fantasmatique et une difficulté à reconnaître ou exprimer les émotions.

L’affect partagé

Un autre apport majeur est sa théorie de l’affect partagé, selon laquelle certains affects ne peuvent être élaborés qu’au sein de la relation analytique, grâce au travail conjoint du patient et de l’analyste. Le contre-transfert devient alors un véritable instrument de connaissance clinique.

Qu’est-ce que le transfert ?

Le transfert est un concept central de la psychanalyse. Il désigne le phénomène par lequel une personne reporte sur son psychanalyste (ou parfois sur une autre personne importante) des sentiments, des attentes, des désirs ou des conflits qui trouvent leur origine dans des relations passées, souvent avec les figures parentales ou d’autres personnes marquantes de l’enfance.

Le contre-transfert

La psychanalyse distingue aussi le contre-transfert, c’est-dire les réactions émotionnelles de l’analyste envers son patient. Initialement considéré comme un risque d’interférence, il est aujourd’hui souvent vu comme une source d’information précieuse, à condition que l’analyste en soit conscient et le travaille dans sa propre supervision ou analyse.

Le sacré comme phénomène psychique

Dans « Dynamique du sacré », puis « L’inconscient du sacré », Catherine Parat propose une lecture psychanalytique du sacré. Le sacré n’est pas réduit au religieux.

Il correspond à une expérience où :

-les limites du Moi sont momentanément ébranlées ;

-survient une réorganisation narcissique ;

-certains mouvements pulsionnels deviennent particulièrement intenses.

Elle tente ainsi d’expliquer des expériences de type mystique ou esthétique à partir de la métapsychologie freudienne, sans les réduire à une simple pathologie.

Denise Braunschweig, pédopsychiatre et psychanalyste, est une figure majeure de la psychanalyse française. Ses recherches portent principalement sur le narcissisme, la sexualité, la féminité, le développement psychique précoce et les conditions de la mentalisation.

Ses principales contributions s’articulent autour des concepts suivants :

La théorie du narcissisme

Son article « Le narcissisme : aspects cliniques » (1965), récompensé par le prix Maurice Bouvet, est devenu un classique.

Braunschweig distingue les différentes formes de narcissisme et montre que celui-ci n’est pas seulement un investissement du Moi mais une véritable organisation économique de la personnalité. Elle étudie notamment les articulations entre :

le narcissisme primaire ;

le narcissisme secondaire ;

la vie pulsionnelle ;

et les relations d’objet.

Elle montre que de nombreux troubles psychosomatiques ou limites sont plutôt liés à des fragilités narcissiques qu’à des conflits névrotiques classiques.

En psychanalyse, le narcissisme désigne l’investissement affectif que l’individu porte sur lui-même. Le narcissisme primaire est une étape normale du développement, durant laquelle le nourrisson est centré sur lui-même. Le narcissisme secondaire correspond au retour de cet investissement vers le moi après avoir été dirigé vers des personnes ou des objets extérieurs. Un narcissisme équilibré favorise l’estime de soi, tandis qu’un narcissisme fragile ou excessif peut entraîner des difficultés relationnelles. Il s’agit donc d’un concept fondamental pour comprendre la construction de la personnalité.

La censure de l’amante

Denise Braunschweig a développé ce concept (abordé dans un article précédent) avec Michel Fain.

L’idée est la suivante : pour devenir un sujet, le bébé ne peut pas rester le seul objet du désir maternel.

La mère doit conserver une partie de son investissement libidinal tournée vers son partenaire, sa sexualité, son propre monde psychique.

Cette « distraction » apparente constitue en réalité une condition essentielle de la différenciation psychique de l’enfant.

La mère cesse alors d’être entièrement absorbée par son enfant ; elle introduit une première expérience de la triangulation, ouvrant la voie à la séparation, au désir et à la symbolisation.

Une nouvelle théorie de la féminité

Avec Michel Fain, elle montre que le développement psychosexuel féminin possède une dynamique propre, fondée sur l’articulation entre narcissisme, investissement objectaux et expériences précoces avec la mère.

En psychanalyse, le terme objet ne désigne pas uniquement un objet matériel. Il désigne tout ce vers quoi s’oriente le désir, l’amour, l’attachement ou la pulsion d’une personne. Il s’agit le plus souvent d’une autre personne, mas l’objet peut aussi être une activité, un idéal ou même une partie de soi.

Par exemple : pour un nourrisson, le sein maternel est considéré comme un premier objet de satisfaction. Plus tard, les parentes deviennent des objets d’amour et d’attachement ; à l’âge adulte, un partenaire amoureux, un ami ou un idéal peuvent être des objets d’investissement affectif.

Selon Braunschweig, la féminité se construit progressivement à travers les remaniements identificatoires, le changement d’objet d’amour et l’accès à la différence des sexes. Cette approche propose ainsi une lecture plus complexe et moins phallocentrée de la sexualité que celle issue de la théorie freudienne classique.

Le remaniement identificatoire est un concept de la psychanalyse qui désigne un processus de transformation des identifications d’une personne au cours de sa vie. Les identifications sont les caractéristiques, valeurs, comportements ou façons d’être qu’un individu a intégrés en s’identifiant à des personnes importantes (parents, frères et sœurs, enseignants, modèles, etc.). Elles participent à la construction de l’identité.

Un remaniement identificatoire se produit lorsque ces identifications sont modifiées, réorganisées ou remplacées à la suite d’événements importants ou d’un travail psychique. Cela peut survenir à l’adolescence, lorsque le jeune se détache progressivement des modèles parentaux, lors de la parentalité, où l’on redéfinit sa place en devenant parent à son tour, après un deuil, une séparation ou un traumatisme, au cours d’une psychothérapie ou d’une analyse. En résumé, le remaniement identificatoire est le processus par lequel une personne transforme les modèles qu’elle a intériorisés afin de construire une identité plus souple, plus autonome et mieux adaptée à son évolution psychique.

La théorie du fonctionnement mental (la Nuit, le Jour)

Dans « La Nuit, le Jour » (1975), Braunschweig et Fain proposent une conception originale du fonctionnement psychique.

Ils montrent que la vie mentale alterne constamment entre :

-des périodes de continuité ;

-des moments de rupture ;

-puis des processus de réorganisation.

Le rêve joue un rôle central dans cette restauration nocturne.

La capacité de rêver permet de transformer les excitations, de restaurer les investissements narcissiques et de préparer le fonctionnement diurne.

Cette réflexion annonce de nombreux développements ultérieurs sur la fonction de la rêverie et la mentalisation.

Un investissement narcissique est le fait de diriger son énergie affective et psychique vers soi-même, afin de construire, maintenir ou protéger son estime de soi et son identité. En psychanalyse, un investissement narcissique n’est pas forcément négatif : il correspond à tout ce qui nourrit ou protège le sentiment de valeur personnelle. Quelques exemples : prendre soin de son apparence, réussir un examen ou un projet, développer une compétence, se fixer des objectifs.En psychanalyse, on considère donc que l’investissement narcissique est nécessaire et normal : chacun a besoin d’investir une partie de son énergie psychique dans son propre moi. Ce n’est que lorsqu’il est insuffisant, excessif ou instable qu’il peut devenir source de souffrance ou de difficultés relationnelles.

Les origines de la pulsion

Braunschweig s’est également interrogée sur la constitution de la source pulsionnelle.

Elle refuse une conception purement biologique de la pulsion.

Pour elle, la pulsion naît progressivement dans les échanges entre :

-le corps ;

-les soins maternels ;

-les investissements narcissiques ;

-les premières expériences relationnelles.

Autrement dit, le psychique participe très précocement à l’organisation même de la vie pulsionnelle.

La pensée de Denise Braunschweig peut donc être comprise comme une tentative de repenser les origines de la vie psychique à partir de l’articulation entre narcissisme, sexualité et relation précoce.

L’expression « deuxième génération de l’École de Paris de psychosomatique » n’a pas de définition officielle, mais elle est largement utilisée pour désigner les auteurs qui ont prolongé et développé l’œuvre des fondateurs après les années 1980-1990, notamment après la disparition de Pierre Marty, en 1993.

La première génération : l’apport des fondateurs

L’apport majeur des fondateurs de l’École de Paris a été de rompre avec une conception symbolique de la maladie somatique. Pour eux, une maladie organique n’est pas « un message du corps » à décoder comme un rêve ou un symbole hystérique. Elle traduit plutôt un échec du travail psychique à élaborer les excitations pulsionnelles.

Les concepts majeurs de la première génération sont :

la mentalisation ;

la pensée opératoire ;

la dépression essentielle ;

les mouvements de désorganisation et de réorganisation.

La deuxième génération : approfondir plutôt que révolutionner

À partir des années 1980, plusieurs auteurs poursuivent ce travail.

Cette deuxième génération ne remet pas en cause les fondements de Marty. Elle cherche surtout à :

-préciser les mécanismes psychiques conduisant à la somatisation ;

-enrichir la clinique ;

-dialoguer avec les avancées contemporaines de la psychanalyse.

Médecin, psychanalyste et membre de l’Institut Pierre Marty, il s’intéresse particulièrement à la manière dont les fonctions psychiques peuvent s’appauvrir au point que le corps devienne le principal lieu de décharge des tensions. Son travail porte moins sur les maladies elles-mêmes que sur les modes de fonctionnement psychique qui rendent la somatisation plus probable.

Smadja estime que la description de la vie opératoire donnée par Pierre Marty est insuffisante. Selon lui, il ne s’agit pas seulement d’une manière de penser, mais d’une organisation globale de la personnalité.

Il reprend l’idée de Marty selon laquelle le psychisme est un système économique chargé de transformer les excitations.

Lorsque cette économie s’effondre :

-les rêves s’appauvrissent ;

-l’imaginaire disparaît ;

-la vie psychique devient pauvre ;

-le corps peut devenir le lieu privilégié de décharge.

Le corps apparaît alors comme une solution de remplacement.

La désaffectation

Pour Smadja, le problème principal n’est pas le manque d’émotions. Les émotions existent. Ce qui fait défaut, c’est leur élaboration psychique. Là où Marty parle d’appauvrissement (pauvreté de la mentalisation), Smadja parle de désaffectation :

-les affects ne sont ni symbolisés ni représentés ;

-ils perdent leur qualité psychique ;

-ils deviennent essentiellement des excitations corporelles.

Ainsi, au lieu d’être pensés, les affects sont directement déchargés (décharge comportementale ou somatique) chez le sujet au mode de pensée opératoire.

La maladie n’est donc pas un symbole caché mais l’une des conséquences possibles d’un défaut de transformation psychique.

De la pensée opératoire à la vie opératoire

Chez Marty, la pensée opératoire est avant tout un mode de pensée.

Le sujet : raconte les faits, décrit les événements, produit peu d’associations, rêve peu, exprime peu ses émotions.

Smadja franchit un pas supplémentaire : il affirme que cette pensée n’est que la partie visible d’une organisation beaucoup plus profonde. Il parle de vie opératoire.

Autrement dit, ce n’est plus seulement une façon de penser, mais une manière d’exister.

Toute la personnalité fonctionne selon les mêmes principes :

-priorités donnée à l’action ;

-adaptation permanente ;

-faible investissement de la vie intérieure ;

-pauvreté fantasmatique ;

-limitation de la conflictualité psychique.

Le narcissisme

Smadja accorde une place importante au narcissisme. Il montre que le fonctionnement opératoire sert souvent à préserver un équilibre narcissique fragile. Penser, rêver ou ressentir intensément peut devenir menaçant, le sujet privilégie alors le concret. La vie opératoire devient ainsi une défense contre une désorganisation interne.

Smadja distingue un narcissisme vivant, capable :

-d’investir les relations ;

-de soutenir la créativité ;

-de tolérer les conflits.

Et un narcissisme fragile, centré sur le maintien de la cohésion du moi.

Dans cette seconde figuration, toute montée émotionnelle peut être vécue comme une menace pour l’intégrité psychique. La personne privilégie alors l’action, le contrôle, le concret ou la somatisation pour éviter un vécu de désorganisation.

La clinique du vide

L’un des aspects les plus originaux de Smadja est sa description de patients qui ne présentent pas de symptômes psychiatriques spectaculaires.

Au contraire, ils donnent souvent l’impression d’être très adaptés, efficaces, rationnels, peu conflictuels.

Mais, en séance, le clinicien observe ;

-peu d’associations libres ;

-peu de rêves ;

-peu de fantasme ;

-une pauvreté de la vie imaginaire ;

-un discours descriptif centré sur les faits.

Ce « vide » n’est pas interprété comme une absence d’intelligence, mais comme un appauvrissement des capacités de symbolisation.

Une conception plus dynamique du corps

Chez Marty, lorsque la mentalisation échoue, le risque est la désorganisation somatique.

Le modèle est relativement linéaire :

Diminution de la mentalisation—désorganisation—maladie

Smadja nuance cette perspective.

Le corps n’intervient pas immédiatement.

Avant la somatisation existent souvent :

l’hyperactivité ;

le surinvestissement du travail ;

les conduites compulsives ;

certains comportements répétitifs.

Le corps apparaît comme l’ultime modalité de régulation lorsque les autres modes de décharge ne suffisent plus.

Cette idée rejoint les travaux de Gérard Szwec sur les procédés autocalmants.

Gérard Swercz est un médecin français, spécialiste de la psychosomatique, connu pour ses travaux sur les liens entre le corps, le psychisme et les maladies chroniques. Il s’inscrit dans une tradition de psychosomatique influencée par la psychanalyse, tout en cherchant à intégrer les connaissances médicales contemporaines.

Contrairement à certaines approches qui attribuent à chaque maladie une cause émotionnelle précise, Gérard Swercz défend une vision plus nuancée : les maladies ne sont pas réductibles à un conflit psychique, mais elles s’inscrivent dans une histoire personnelle où les dimensions biologiques, psychologique et relationnelles interagissent.

Une approche globale de la maladie

Pour Gérard Swercz, la maladie ne peut être comprise uniquement à travers les mécanismes biologiques. Elle est le résultat d’une rencontre entre plusieurs facteurs :

la prédisposition biologique de l’individu ;

son histoire personnelle et familiale ;

ses expériences émotionnelles ;

son environnement social ;

les événements de vie parfois traumatiques.

Il rejoint ainsi le modèle biopsychosocial, selon lequel la santé est influencée par des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.

Le dialogue entre le corps et l’esprit

Szwec accorde une place importante à la somatisation, c’est-à-dire au processus par lequel une souffrance psychique peut s’exprimer à travers le corps. Selon Szwec, le corps peut parfois devenir un mode d’expression lorsque certaines émotions ou certains conflits sont difficiles à élaborer mentalement. Il ne s’agit pas d’un langage symbolique universel où chaque organe aurait une signification fixe, mais d’un processus propre à chaque individu.

Cette position le distingue des ouvrages de « décodage biologique » qui proposent des correspondances systématiques entre une émotion et une maladie. Gérard Szwec considère que ces interprétations simplifient à l’excès la complexité des phénomènes psychosomatiques.

Les procédés auto-calmants

C’est probablement Gérard Szwec qui a développé le plus directement cette idée dans son ouvrage « Les Galériens volontaires. Essais sur les procédés autocalmants ». On y voit comment il relie les premières expériences de régulation émotionnelle aux conduites d’épuisement physique et aux répétitions observées chez certains patients.

Son idée est la suivante :

-Certaines personnes ne parviennent pas à élaborer psychiquement leurs tensions émotionnelles ;

-Au lieu de penser ou de symboliser leur souffrance, elles ont recours à des procédés autocalmants ;

-ces procédés consistent souvent en une activité répétitive, intense et épuisante.

Il cite notamment : le sport pratiqué jusqu’à l’épuisement, le travail compulsif, la marche incessante, les tâches répétitives, certaines conduites d’hyperactivité.

Le but n’est pas la performance mais la diminution d’une tension interne difficile à représenter. Lorsque l’activité cesse, l’angoisse ou la vie réapparaissent, ce qui conduit à recommencer. D’où l’image des « galériens volontaires », qui rament sans pouvoir véritablement s’arrêter.

L’idée d’éternel recommencement décrit bien le fonctionnement observé :

-une tension apparaît ;

-la personne se met en mouvement (sport, travail, activité) ;

-l’activité procure un apaisement temporaire ;

-dès qu’elle s’arrête, la tension revient ;

-le besoin de recommencer s’impose.

Il ne s’agit pas d’un plaisir durable, mais d’une régulation répétitive de l’équilibre psychique.

Gérard Szwec distingue deux fonctions maternelles

-La mère apaisante : elle aide le nourrisson à transformer ses états de tension en expériences psychiques. Par sa présence, sa voix, son regard et sa capacité à comprendre les besoins de l’enfant, elle favorise la construction de la vie psychique. L’enfant apprend progressivement à s’apaiser de l’intérieur, grâce à l’intériorisation de cette relation.

-La mère calmante : elle fait cesser la tension, mais sans permettre sa véritable élaboration psychique. Elle agit sur le symptôme ou sur l’agitation par une réponse immédiate (bercer, nourrir, distraire, mettre en mouvement, etc.), sans que l’enfant puisse progressivement donner du sens à ce qu’il ressent. Le calme est obtenu, mais les capacités d’autorégulation psychique se développent moins.

Pour Szwec, cette distinction est importante pour comprendre certains patients qui, à l’âge adulte, ne disposent pas d’une capacité suffisante à mentaliser ou à symboliser leurs tensions internes. Ils vont alors rechercher des procédés autocalmants : courir, travailler sans relâche, faire du sport jusqu’à l’épuisement, marcher des heures, multiplier les activités…Ces comportements procurent un soulagement immédiat, mais ne remplacent pas une véritable élaboration psychique. D’où leur caractère répétitif et parfois compulsif.

Il ne faut toutefois pas comprendre cette théorie comme une accusation envers les mères. Dans la pensée de Szwec, la fonction « calmante » ou « apaisante » résulte d’un ensemble de facteurs relationnels et développementaux. Par ailleurs, ces concepts relèvent d’un modèle psychanalytique : ils sont utilisés pour penser certaines trajectoires cliniques, mais ne constituent pas des faits établis par des études expérimentales.

Rosine Debray, professeur de psychologie clinique et psychanalyste, appartient historiquement à la génération de Pierre Marty, mais la plupart de ses développements théoriques annoncent les préoccupations de la deuxième génération. Son œuvre fait le lien entre la psychosomatique de l’adulte, la psychologie du développement et la clinique du bébé.

Une psychosomatique du développement

Pour Debray, les capacités de mentalisation ne sont pas innées. Elles se développent progressivement grâce aux interactions précoces entre le bébé et son entourage.

La psychosomatique devient donc une théorie du développement de la vie psychique.

Cette perspective explique son intérêt constant pour les nourrissons, les jeunes enfants et les interactions précoces parents-enfants.

La triade père-mère-bébé

C’est probablement son apport le plus original.

Alors que beaucoup de travaux sur le nourrisson se concentrent sur la dyade mère-bébé, Debray insiste sur l’importance de la triade père-mère-bébé.

Selon elle :

-le psychisme maternel constitue le premier pare-excitations du bébé ;

-lorsque la mère est momentanément débordée, le père peut soutenir cette fonction protectrice ;

-le développement psychique résulte donc d’une organisation familiale et non seulement d’une relation duelle.

Autrement dit, la capacité future de l’enfant à mentaliser dépend aussi de la qualité de cette organisation triangulaire.

Une nouvelle définition de la mentalisation

Chez Marty, la mentalisation est souvent définie par la richesse des représentations et du fonctionnement préconscient.

Debray estime que cette définition est incomplète.

Elle propose de considérer la mentalisation comme la capacité du sujet à :

-tolérer l’angoisse ;

-élaborer les conflits ;

-traiter les tensions internes sans être débordé.

Autrement dit, la mentalisation n’est pas seulement une richesse représentative. C’est une fonction de régulation psychique.

La somatisation comme régulation

Chez Marty, la maladie somatique est surtout comprise dans le cadre des mouvements de désorganisation. Debray introduit une nuance importante : elle montre que toutes les expressions somatiques ne correspondent pas à une désorganisation grave.

Certaines manifestations corporelles peuvent jouer un rôle régulateur.

Dans son ouvrage « Épître à ceux qui somatisent », elle va jusqu’à écrire que l’expression somatique peut parfois favoriser la poursuite de la vie psychique, plutôt que d’en représenter uniquement l’échec.

Cela ne signifie pas que la maladie est bénéfique, mais que le symptôme peut parfois constituer une solution économique provisoire face à une surcharge d’excitation.

Rosine Debray a donc cherché à comprendre comment l’appareil psychique se construit dès les premières relations de vie. Son œuvre déplace ainsi la psychosomatique vers une théorie du développement, de la régulation précoce des excitations et des interactions familiales, tout en restant fidèle au modèle économique élaboré par Marty.

Marilia Aisenstein, philosophe de formation, devenue psychanalyste, cherche surtout à réarticuler la psychosomatique avec la métapsychologie freudienne dans son ensemble. Elle insiste sur le fait que la psychosomatique ne constitue pas une discipline séparée de la psychanalyse, mais l’un de ses prolongements les plus féconds.

Le refus du dualisme psyché-soma

Aisenstein reprend une intuition fondamentale de Freud : le corps et le psychisme ne sont pas deux réalités indépendantes qui s’influenceraient mutuellement. Ils constituent deux expressions d’une même économie pulsionnelle.

Elle écrit que le véritable dualisme freudien n’est pas celui du corps et de l’esprit, mais celui des forces pulsionnelles : pulsions de vie (Éros) et  pulsions de destruction (Thanatos).

Une lecture plus souple de la pensée opératoire

Aisenstein  ne remet pas en cause le concept de pensée opératoire élaboré par Pierre Marty et Michel de M’Uzan. En revanche, elle estime qu’il ne faut pas en faire une catégorie figée.

Dans plusieurs travaux, notamment « La pensée opératoire de 1962 à 2022 », elle montre que cette modalité de fonctionnement peut prendre aujourd’hui des formes plus variées :

-conformisme excessif ;

-adaptation sociale très efficace ;

-sidération psychique ;

-démentalisation liée au traumatisme.

Autrement dit, la pensée opératoire n’est pas seulement une pauvreté de l’imaginaire ; elle peut aussi être une réponse adaptative à certaines expériences traumatiques.

Le rôle central de la représentation

L’une de ses contributions les plus originales concerne la fonction représentative.

Pour elle, la santé psychique dépend de la capacité à transformer les excitations corporelles en :

-sensations ;

-affects ;

-images ;

-pensées.

La somatisation apparaît lorsque cette chaîne de transformation est interrompue.

Elle rejoint ainsi Smadja sur l’importance de la symbolisation, mais elle insiste davantage sur les conditions qui rendent possible la naissance des représentations, plutôt que sur leur simple absence.

Le corps souffrant et le corps érotique

Dans son article « Du corps souffrant au corps érotique », Aisenstein développe une idée importante : le corps n’est pas uniquement le siège de la maladie.

Il est aussi :

-un corps désirant ;

-un corps investi libidinalement ;

-un corps source de plaisir.

Lorsque cet investissement libidinal s’appauvrit, le corps risque de devenir essentiellement un corps souffrant.

Cette réflexion prolonge les conceptions freudiennes du narcissisme corporel et montre que la psychosomatique ne doit pas être réduite à l’étude des maladies.

Les travaux de Marina Papageorgiou, psychologue et psychanalyste, portent principalement sur la symbolisation, le travail de représentation, la clinique du traumatisme et la technique analytique auprès des patients présentant des manifestations somatiques.

Une psychosomatique centrée sur les processus de symbolisation

Papageorgiou considère que la question essentielle n’est plus seulement : « Pourquoi le corps tombe malade ? »,

mais plutôt :

« Comment une expérience corporelle peut-elle devenir une expérience psychique ? ».

Elle s’intéresse aux processus de transformation qui permettent de passer :

-de la sensation à l’affect ;

-de l’affect à la représentation ;

-de la représentation à la pensée.

Dans cette perspective, la somatisation est comprise comme l’indice d’une difficulté de cette transformation plutôt que comme un simple déficit de mentalisation.

Le rôle du traumatisme

Elle insiste sur le fait que les traumatismes ne conduisent pas automatiquement à la somatisation.

Tout dépend de la capacité du sujet à :

-donner une forme psychique à l’expérience ;

-maintenir une continuité de pensée ;

-préserver les liens entre affects et représentations.

Cette approche prolonge les travaux de Claude Smadja et du psychiatre et psychanalyste André Green sur les limites de la symbolisation.

Une clinique de la transformation

L’un des thèmes récurrents de ses travaux est celui de la transformation psychique.

Elle décrit le travail analytique comme une aide apportée au patient pour transformer progressivement :

-les sensations brutes ;

-les excitations corporelles ;

-les vécus non représentés,

en éléments susceptibles d’être pensés et partagés.

Les travaux de Marina Papageorgiou témoignent d’une volonté de dialogue avec la psychologie du développement, la clinique du traumatisme et certaines recherches contemporaines sur la régulation émotionnelle. Son œuvre est surtout constituée d’articles et de contributions cliniques qui développent les acquis de l’École de Paris plutôt que d’un système théorique entièrement nouveau.

L’École de psychosomatique de Paris est surtout connue pour avoir développé une technique psychanalytique adaptée aux patients souffrant de maladies somatiques, plutôt que pour avoir créé une méthode entièrement nouvelle. Leur originalité réside surtout dans les aménagements du cadre analytique et dans la manière d’écouter les patients, plutôt que dans des interventions radicalement différentes de la psychanalyse classique.

Plusieurs aspects distinguent la pratique des psychosomaticiens de l’École de Paris :

Une position plus active de l’analyste

L’analyste n’attend pas uniquement les associations du patient. Il intervient davantage pour soutenir la continuité de la pensée.

Par exemple, lorsque le patient décrit seulement une succession d’événements quotidiens, l’analyste peut attirer l’attention sur des liens temporels, des répétitions ou des émotions à peine esquissées, sans proposer immédiatement une interprétation profonde.

L’objectif est de favoriser la mentalisation, c’est-à-dire la capacité à transformer une excitation corporelle ou émotionnelle en pensée.

Le face-à-face est souvent privilégié

Contrairement à la cure classique sur le divan, beaucoup de traitements commencent en face-à-face, notamment chez les patients dont le fonctionnement psychique est fragile.

Le divan n’est utilisé que lorsque les capacités de symbolisation sont jugées suffisantes. Chez certains patients, le face-à-face demeurait indiqué tout au long du traitement.

Une interprétation du transfert plus prudente

Dans la psychanalyse classique, l’interprétation du transfert est centrale.

Chez Marty et ses collègues, l’interprétation du transfert était souvent différée. Ils considéraient que certains patients avaient d’abord besoin d’une relation suffisamment stable avant que le transfert puisse être interprété utilement.

Ils privilégiaient ce que Marty appelait parfois une fonction de soutien économique : l’analyste cherche d’abord à stabiliser l’économie psychique plutôt qu’à dévoiler rapidement les conflits inconscients.

L’attention portée au rythme de vie

Les entretiens s’intéressaient beaucoup :

-aux changements professionnels ;

-aux pertes et séparations ;

-aux maladies antérieures ;

-aux traumatismes récents ;

-aux modifications du sommeil, de la fatigue ou des habitudes.

L’idée était d’observer comment les mouvements de désorganisation psychique précédaient parfois les épisodes somatiques.

L’ « investigation psychosomatique »

Avant d’entreprendre un traitement, Marty développa avec Fain ce qu’ils appelèrent l’investigation psychosomatique.

Ce n’était pas un test psychologique, mais un entretien clinique approfondi destiné à apprécier :

le niveau de fonctionnement mental ;

la richesse de la vie fantasmatique ;

les capacités de rêverie ;

les mécanismes de défense, qui sont les processus psychiques inconscients qui permettent au moi de se protéger contre des pensées, émotions ou conflits internes vécus comme trop menaçants (angoisse, culpabilité, honte, douleur psychique ;

le risque de désorganisation somatique.

Ce bilan orienterait ensuite le choix du cadre thérapeutique.

Le but n’était pas d’expliquer la maladie par un conflit psychique précis.

Au contraire, l’École de Paris s’est démarquée des théories plus anciennes qui cherchaient une signification symbolique précise pour chaque maladie. (par exemple : « tel conflit produit tel organe malade »). Elle rejetait également l’idée d’un profil psychologique propre à chaque maladie.

L’objectif était plutôt de restaurer progressivement :

-la capacité à rêver ;

-la vie fantasmatique ;

-les associations libres ;

-la différenciation des affects ;

-la continuité de la pensée.

Autrement dit, rendre au psychisme la capacité de traiter ce qui, autrement, risquait d’être déchargé par le corps.

Psychanalyse classique

Interpréter les conflits inconscients     

Accent sur le transfert

Association libre comme point de départ

Divan comme dispositif

École psychosomatique de Paris

Restaurer d’abord la capacité même de penser les conflits

Accent sur la qualité du fonctionnement mental

Association libre parfois impossible au début

Face-à-face souvent préféré initialement

Cette orientation a influencé durablement la clinique psychanalytique des patients atteints de maladies somatiques, mais aussi, plus largement, la prise en charge de patients présentant des troubles de la symbolisation ou des organisations dites « non névrotiques ».

L’École de Paris existe encore aujourd’hui, mais il faut distinguer le courant théorique de l’institution.

Le courant de pensée de l’École de psychosomatique de Paris est toujours vivant. Il continue d’être enseigné, discuté et développé. Les ouvrages récents de Claude Smaja, les anthologies consacrées aux textes fondamentaux de l’École de Paris et les activités scientifiques témoignent de cette continuité.

Sur le plan institutionnel, l’Institut de Psychosomatique Pierre Marty poursuit aujourd’hui des activités d’enseignement, de recherche et de formation. Son centre d’enseignement indique explicitement qu’il a pour mission de transmettre et d’actualiser la pensée de l’École psychosomatique de Paris.

En ce sens, il est plus juste de parler aujourd’hui d’une tradition vivante que d’une école figée. Les concepts fondamentaux de Marty restent la référence, mais ils sont continuellement réinterprétés à la lumière de l’expérience clinique et du dialogue avec d’autres courants psychanalytiques. Cette continuité est d’ailleurs revendiquée par les institutions qui se réclament de l’École de Paris.

Un ancrage institutionnel et un lieu physique

Même si l’« École de psychosomatique de Paris » est avant tout un courant théorique, elle dispose aujourd’hui d’un ancrage institutionnel et d’un lieu physique.

Le principal lieu est l’Institut de Psychosomatique Pierre Marty, situé rue Bellier-Dedouvre, dans le 13è arrondissement de Paris. C’est le principal centre de transmission de l’École de Paris. Dans cet institut sont organisés :

-des séminaires de formation ;

-des journées d’étude ;

-des supervisions et groupes de travail ;

-des activités de recherche en psychosomatique psychanalytique.

Il existe également une unité clinique, l’Unité de psychosomatique de l’adulte Pierre Marty, intégrée au Département de psychosomatique de l’ASM 13 (Association de Santé Mentale du 13è arrondissement). Cette unité reçoit des patients atteints de maladies somatiques (cancers, maladies auto-immunes, dermatologiques, digestives, etc.) dans une perspective psychosomatique psychanalytique.

En pratique, on peut distinguer trois niveaux :

L’École de psychosomatique de Paris : le courant de pensée élaboré à partir des années 1950.

L’institut de Psychosomatique Pierre Marty (IPSO) : l’association qui assure aujourd’hui l’enseignement et la diffusion de cette tradition.

L’unité de soins Pierre Marty : le lieu où sont assurées les consultations et les traitements cliniques en lien avec l’ASM 13.

Historiquement, il est intéressant de noter que les premiers travaux de Pierre Marty et de ses collègues se déroulaient à l’Institut de psychosomatique de l’Hôpital de la Poterne des Peupliers, dans le 13ème arrondissement. L’actuel Institut Pierre Marty s’inscrit dans cette continuité géographique et intellectuelle, ce qui explique pourquoi le 13ème arrondissement demeure le principal foyer de cette tradition psychanalytique.

La psychosomatique a connu des débats particulièrement intenses entre les années 1970 et 1990, puis ces débats se sont transformés avec les progrès des neurosciences, de l’immunologie et de la psychologie de la santé.

L’un des enjeux majeurs a toujours été la même question :

Dans quelle mesure les facteurs psychiques peuvent-ils contribuer à l’apparition, au maintien ou à l’évolution des maladies corporelles ?

Une véritable révolution survient avec les travaux de Robert Ader (1932-2011), psychologue universitaire américain.

Naît alors la psychoneuroimmunologie.

L’idée n’est plus :

Les conflits psychiques provoquent directement des maladies. 

Mais plutôt :

Le cerveau, le système endocrinien et le système immunitaire interagissent en permanence.

C’est probablement le sujet le plus polémique.

Dans les années 1970-1980, certains auteurs avancent que le deuil, la répression émotionnelle, le désespoir, favoriseraient l’apparition des cancers. Cette idée est reprise par des ouvrages destinés au grand public.

Aujourd’hui, le consensus est le suivant :

-le stress ne créé pas directement un cancer ;

-il peut influencer la qualité de vie, l’adhésion aux traitements et parfois certains mécanismes biologiques impliqués dans la progression de la maladie, mais les preuves d’un effet causal sur l’apparition du cancer restent limitées et variables selon les cancers.

À partir des années 1980, une critique éthique devient centrale.

Dire : « Votre maladie vient de vos conflits inconscients » peut conduire le patient à penser :

« Je suis responsable de mon cancer ».

Cette culpabilité est vivement dénoncée.

Aujourd’hui, la plupart des cliniciens insistent sur une distinction essentielle :

Reconnaître que le psychisme influence certains processus biologiques ne signifie pas que le patient est responsable de sa maladie.

Le modèle proposé par George Libman Engel, un interniste américain, devient progressivement la référence.

Il considère que toute maladie résulte d’interactions entre :

-facteurs biologiques ;

-facteurs psychologiques ;

-facteurs sociaux ;

Par exemple, pour une maladie inflammatoire chronique :

-la génétique intervient ;

-le système immunitaire intervient ;

-le stress peut moduler les poussées ;

-le soutien social influence l’adaptation ;

-les comportements de santé jouent un rôle.

La psychosomatique intégrative : unité corps-psyché-environnement

La psychosomatique intégrative, apparaît dans les années 1990, comme une évolution contemporaine de la psychosomatique psychanalytique, principalement développée par des auteurs comme Jean-Benjamin Stora, dans le contexte du rapprochement entre psychanalyse, médecine et neurosciences.

Après une formation initiale en économie et gestion, Jean-Benjamin Stora s’est orienté vers la psychanalyse et la psychosomatique. Il a été formé dans le courant de la psychosomatique psychanalytique française auprès de Pierre Marty.

Stora a cherché à articuler l’héritage de la psychosomatique psychanalytique avec les avancées contemporaines en médecine, neurosciences, psychoneuroimmunologie et modèle biopsychosocial.

Par ses enseignements, ses recherches et ses ouvrages, il a contribué à diffuser une conception globale de la maladie où les dimensions corporelles, émotionnelles, relationnelles et environnementales sont prises en compte conjointement.

Aujourd’hui, les controverses portent moins sur l’existence d’un lien entre psychisme et corps, largement admise, que sur son ampleur et ses mécanismes.

Les points de consensus incluent :

-le stress chronique a des effets physiologiques réels (axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, système nerveux autonome, immunité) ;

-les émotions influencent la douleur, le sommeil, la fatigue et les comportements de santé ;

-les interventions psychologiques peuvent améliorer la qualité de vie et certains symptômes.

Les points encore débattus concernent :

-la capacité des facteurs psychologiques à provoquer directement des maladies organiques spécifiques ;

-l’identification de profils psychologiques propres à une maladie donnée ;

-la validité des interprétations symboliques (par exemple, attribuer une signification psychique particulière à un organe ou à une maladie).

La deuxième génération de l’École de Paris a prolongé et enrichi les travaux fondateurs de Pierre Marty en approfondissant la réflexion sur les liens entre fonctionnement psychique, mentalisation et expression somatique. Son apport a été déterminant pour la clinique psychosomatique française, notamment dans la compréhension des patients présentant des difficultés d’élaboration psychique.

À partir des années 1980, cependant, la psychosomatique est confrontée à d’importantes critiques. Les recherches remettent en question l’idée d’une causalité directe entre conflits psychiques et maladies organiques spécifiques, tandis que les débats éthiques soulignent le risque de culpabilisation des patients. Dans le même temps, l’essor de la psychoneuroimmunologie et du modèle biopsychosocial conduit à une conception plus intégrative des interactions entre facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.

Si les modèles psychosomatiques psychanalytiques ne constituent plus aujourd’hui le paradigme dominant de la recherche biomédicale, ils conservent une valeur clinique importante. L’héritage de la deuxième génération de l’École de Paris réside ainsi dans sa contribution à une compréhension globale du patient, où la maladie est envisagée comme le produit d’interactions complexes entre le corps, le psychisme et l’environnement.

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