Douleur projetée : quand le corps envoie de faux signaux
La douleur est un signal fondamental envoyé par le corps pour signaler un dysfonctionnement ou une atteinte. Mais que se passe-t-il lorsque ce signal ne se manifeste pas à l’endroit exact du problème ? C’est le cas des douleurs projetées, appelées aussi douleurs référées. Ces douleurs intriguent autant les patients que les professionnels de santé, car elles peuvent être ressenties loin de l’organe ou du tissu réellement affecté.
Comment définir une douleur projetée ?
La douleur projetée (ou référée) est une douleur qui se manifeste dans une région du corps différente de l’endroit où se situe la cause réelle. Cela s’explique par le fait que certaines fibres nerveuses issues d’organes internes et de zones de la peau convergent vers les mêmes voies nerveuses dans la moelle épinière. Le cerveau peut alors se « tromper » dans l’interprétation de l’origine du signal douloureux et l’attribuer à une zone périphérique plutôt qu’à l’organe atteint.
La douleur projetée est donc une illusion créée par le système nerveux. Le corps reçoit un signal de douleur, mais au lieu de l’indiquer là où le problème se trouve vraiment, il l’envoie ailleurs, dans une autre région.
Exemple classique : lors d’un infarctus du myocarde, la douleur ne se ressent pas seulement dans la poitrine, mais peut être projetée dans le bras gauche, la mâchoire ou le dos.
Il faut distinguer :
La douleur locale : ressentie là où est la lésion. (lorsqu’on se cogne le genou, le genou est douloureux).
La douleur projetée/référée : ressentie à distance de la lésion (ex. une douleur à l’épaule alors que c’est la vésicule qui souffre).
La douleur irradiée : quand elle part d’un point précis et se propage le long d’un trajet nerveux (ex. la sciatique, qui part de la fesse et descend dans la jambe).
L’image du corps comme une maison électrique
Imaginez que votre corps soit une maison avec un grand tableau électrique (la moelle épinière) qui reçoit tous les câbles venant des différentes pièces (les organes, la peau, les muscles). Quand il y a un problème dans une pièce (par exemple une ampoule grillée dans la cuisine, qui représente un organe en souffrance) le signal de panne remonte par le câble jusqu’au tableau. Toutefois, il arrive que plusieurs câbles (cuisine et salon) soient branchés sur la même prise du tableau. Résultat : le tableau ne sait pas si le problème vient de la cuisine ou du salon. Alors, il envoie l’alerte vers l’endroit qu’il connaît le mieux et qui fait le plus souvent des signaux (comme la peau, les muscles).
Quelques jalons historiques
L’idée de douleur projetée/référée est ancienne, mais elle a été clarifiée surtout à partir du XIXème siècle, avec les recherches en neurologie et physiologie.
Antiquité en Moyen Âge : les premières observations
Hippocrate (Vème siècle avant JC) remarque que des maladies internes peuvent provoquer des douleurs ressenties à distance ; par exemple, il décrit que certaines affections hépatiques donnent des douleurs à l’épaule.
Galien (IIème siècle après JC) est l’héritier d’Hippocrate ; il note aussi des phénomènes de douleurs « à distance » mais il les interprète avec sa théorie des humeurs et non avec des bases nerveuses.
Au Moyen Âge et à la Renaissance, les médecins reprennent ces observations, mais sans explication anatomique précise.
XIXème siècle : l’essor de la neurophysiologie
Charles Bell (1774-1842) découvre la distinction entre nerfs sensitifs et moteurs. Cela ouvre la voie à une meilleure compréhension des voies nerveuses. Les médecins commencent à remarquer que certaines douleurs ne correspondent pas à une atteinte locale, mais à un trouble interne (par exemple les douleurs de l’angine de poitrine irradiant vers le bras).
XXème siècle : la théorie de la convergence
Les recherches en neurophysiologie montrent que la douleur projetée/référée vient de la convergence des fibres nerveuses viscérales et somatiques dans moelle épinière. Le cerveau reçoit un signal douloureux mais n’arrive pas à distinguer l’origine (organe profond ou peau/muscle) ; il localise mal la douleur.
XXIème siècle : neurosciences et douleur
Aujourd’hui, l’imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle, PET scan) confirme que la douleur projetée active des régions cérébrales complexes liées à la perception et à l’interprétation du signal. Les chercheurs explorent aussi le rôle des modulations émotionnelles et cognitives (stress, anxiété) dans l’amplification de ces douleurs.
Quelques exemples fréquents de douleurs projetées
Le cœur : en cas d’infarctus et d’angine de poitrine.
La douleur thoracique est ressentie comme une oppression.
Elle est projetée vers le bras gauche (parfois le droit), la mâchoire, le dos, ou même le haut de l’estomac.
Les poumons et la plèvre
Une irritation de la plèvre ou du diaphragme peut donner une douleur ressentie dans l’épaule, la région cervicale, la paroi thoracique.
La vésicule biliaire : en cas de colique hépatique, de calculs
Une douleur forte sous les côtes à droite. Elle est projetée vers l’épaule droite et parfois le bras droit.
L’estomac et le duodénum : en cas d’ulcère
Une douleur épigastrique (creux de l’estomac). Elle est projetée vers le dos (région dorsale haute).
Les reins et voies urinaires
Une douleur lombaire. Elle est projetée vers l’aine, les organes génitaux (testicules, grandes lèvres), la face interne de la cuisse.
Les organes gynécologiques
Des douleurs de règles ou pathologies gynécologiques. Elles sont projetées vers le bas du dos, les cuisses.
Le foie et le diaphragme
Atteintes du foie ou abcès sous-diaphragmatique. Les douleurs sont projetées vers l’épaule droite, le dos, l’hypocondre droit.
Le pancréas
Une atteinte au pancréas peut provoquer des douleurs projetées dans l’épigastre (douleur centrale haute de l’abdomen), le dos (entre les omoplates, parfois irradiant vers la région lombaires) ; une douleur en bande (la douleur peut donner une sensation de ceinture autour du tronc).
Identifier la cause réelle puis traiter la douleur
Il faut au préalable identifier la cause réelle et savoir d’où vient la douleur : est-ce une douleur viscérale/ musculaire ou nerveuse/chronique ou neuropathique ? Ensuite, lorsque l’origine de la douleur est décelée, un traitement adapté s’impose : traitement médicamenteux/interventions/hospitalisation/ etc. Si la cause réelle n’est pas traitée, la douleur persistera. Des approches complémentaires sont parfois recommandées : kinésithérapie, ostéopathie, acupuncture, réflexologie, relaxation, yoga, etc. Quand la douleur persiste, même après le traitement de la cause, des antalgiques ou des médicaments spécifiques peuvent être prescrits par le médecin ; une thérapie cognitive et comportementale (TCC° est parfois recommandée ; la neuromodulation (stimulation électrique ou magnétique) est également, dans certains cas sévères, une option possible.
Des professionnels spécialisés dans la douleur
Il existe aujourd’hui des chercheurs/ médecins spécialistes, à travers le monde, travaillent sur la douleur viscérale/ douleur projetée. Certains sont l’auteur de publications sur ce sujet ; ils travaillent dans les domaines des neurosciences, de la psychobiologie, de la neurophysiologie, notamment au Texas, en Allemagne, au Canada ou en Australie, en France. Ces spécialistes exercent dans des universités, des hôpitaux, des centres de neurosciences ou spécialisés dans la douleur ; en France, des recherches sont également menées à l’INSERM (Institut national scientifique et de la recherche médicale) et au CNRS (Centre national de recherche scientifique). En France, plusieurs ouvrages abordent la question de la douleur projetée, viscérale ou référée, souvent dans le cadre de la médecine, de l’ostéopathie ou de la psychologie.
Les douleurs projetées représentent un phénomène fascinant où le corps envoie des signaux de douleur loin de l’organe réellement affecté. Leur compréhension est essentielle, car elles peuvent orienter le diagnostic et prévenir des complications graves, notamment lorsqu’elles traduisent des pathologies viscérales liées au cœur, au pancréas ou au foie. Mieux connaître les douleurs projetées, c’est mieux comprendre le langage du corps, améliorer le diagnostic et offrir un soulagement plus efficace à ceux qui en souffrent.

