L’amour est un mot unique pour une réalité multiple. Nous l’utilisons pour parler de passion, d’amitié, de tendresse familiale, de dévouement spirituel, comme si une seule notion pouvait contenir toutes ces expériences. Pourtant, dans la Grèce antique, on savait déjà que l’amour n’est pas un bloc homogène, mais une constellation de nuances. Les penseurs grecs ont distingué plusieurs formes d’amour, chacune portant une tonalité particulière de l’expérience humaine. Ces distinctions ne relèvent pas d’un simple raffinement linguistique : elles traduisent une compréhension profonde de la psychologie humaine. Les grecs pressentaient que l’amour peut être désir, amitié, tendresse, quête spirituelle ou générosité et que chacune de ces dimensions façonne notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde.
Éros, le désir qui élève l’âme
Si l’on parle historiquement, la première forme d’amour clairement élaborée dans la pensée grecque est l’Éros. Il faut néanmoins distinguer l’usage mythologique et poétique de l’élaboration philosophique.
Éros dans la mythologie : la « Théogonie » d’Hésiode
Éros apparaît tout d’abord dans la cosmogonie grecque, chez Hésiode dans la Théogonie (au VIIIème siècle avant J.-C.). Éros y est une force cosmique primitive, principe d’attraction qui permet aux êtres de s’unir et au monde de se structurer. Ici, l’amour n’est pas encore une théorie morale ou psychologique, il est une puissance cosmique fondamentale. C’est la trace la plus ancienne d’une conceptualisation de l’amour.
Éros dans la philosophie : « Le Banquet » de Platon
Le philosophe Platon (IVème siècle av. J.-C.) a donné à Éros sa première véritable élaboration philosophique, notamment dans « Le Banquet ».
Dans « Le Banquet », l’âme est attirée par la beauté d’un corps particulier. Cette attraction physique est naturelle et légitime : Éros commence par le désir charnel. Il correspond à l’expérience humaine immédiate : admiration, passion, séduction, plaisir. Le charnel est le feu initial (passion, excitation, intensité) et Éros transforme ce feu en lumière intérieure : curiosité, créativité, amour universel.
Éros est le désir né du manque :
Diotime, une prêtresse et une femme sage qui apparaît dans « Le Banquet » de Platon, donne la formulation la plus profonde de la philosophie platonicienne de l’amour :
Éros est fille de Pénia (la pauvreté) et de Poros (la ressource, l’ingéniosité).
Donc Éros est :
-toujours en manque
-toujours en quête
-ni riche, ni pauvre
-ni sage, ni ignorant
-toujours entre deux
Ce vide crée mouvement et curiosité, moteurs de l’apprentissage et de la quête.
Éros comme moteur de connaissance : le désir ne se limite pas au corps ou au plaisir : il pousse l’âme à chercher ce qu’elle ne possède pas encore, à aller vers ce qui est vrai, beau et bon. Éros, c’est le désir qui éveille l’âme et qui la pousse à connaître et à s’élever, c’est un élan qui fait grandir l’esprit.
Platon ne condamne pas le désir sexuel, il le sublime : la beauté du corps éveillée par Éros devient un levier pour la contemplation du Beau supérieur. La rencontre charnelle est donc un déclencheur d’élévation spirituelle : le corps fait accéder à l’âme.
-Éros est lié à la créativité et à l’immortalité : l’amour inspire à créer : des enfants, ou une œuvre, des idées. Cette création est connaissance incarnée, car elle exprime et transmet le Beau et le Vrai.
Cette théorie d’Éros est la première théorie structurée de l’amour dans la pensée occidentale.
Agapè : l’amour inconditionnel et désintéressé
Dans la Grèce antique, ce mot désignait initialement un amour profond et désintéressé, différent de Éros (amour passionnel et charnel) et philia (amitié, affection). Dans la littérature grecque classique, il désignait surtout l’affection, le respect ou la charité entre humains, sans la dimension spirituelle ou religieuse qu’on lui donnera plus tard. Les philosophes grecs se concentraient plutôt sur Éros (désir, passion), philia (amitié, lien vertueux) et storgê (amour familial).
Agapè est un amour universel, tourné vers autrui, sans attendre de retour, souvent associé à la bienveillance et à la compassion. Agapè est un amour qui dépasse l’ego et les besoins personnels, une force qui relie profondément les êtres et favorise la guérison, le pardon et la transcendance. C’est un concept central pour ceux qui s’intéressent à la spiritualité, à la psychologie humaniste et aux relations profondes.
C’est dans le contexte chrétien du « Nouveau Testament » que agapè prend son sens pleinement développé :
-C’est un amour inconditionnel, universel et désintéressé. Il s’étend à tous les humains, même ceux qui sont étrangers ou hostiles.
– Il est actif : il se traduit par des actions concrètes (aider, pardonner, protéger)
-Il est spirituel : il dépasse le sentiment ; il est lié à la foi et à la transformation intérieure.
Selon la définition chrétienne, agapè désigne l’amour divin, inconditionnel et universel ; c’est l’amour que Dieu porte à l’humanité et celui que les chrétiens sont appelés à manifester envers Dieu, les autres et même leurs ennemis. Contrairement à l’éros (amour passionnel) ou à la philia (amitié réciproque), l’agapè ne dépend pas des sentiments, des intérêts ou du mérite de l’autre.
Dans le « Nouveau Testament » de la Bible, 1 Corinthiens 13 est un chapitre qui décrit l’amour parfait, qui est « patient, généreux, sans orgueil, ni jalousie » : c’est l’expression typique de l’agapé. Jésus Christ illustre l’agapè par le pardon, le sacrifice et le service désintéressé. L’agapè est la base de la morale chrétienne : l’amour est le fondement de toute relation juste et de la communion avec Dieu. L’agapè est aussi une force de guérison et de réconciliation, permettant de surmonter rancunes et égoïsme.
En résumé, dans le christianisme, agapè est l’amour parfait et divin, modèle suprême pour toutes les relations humaines, fondé sur le sacrifice, le pardon et le bien universel.
Philia : l’amitié vertueuse et réciproque
Philia est un concept grec très important, souvent traduit par « amitié » ou « affection réciproque » et il a une dimension morale et philosophique très forte. Philia signifie l’amour d’amitié ou de camaraderie. Contrairement à éros, qui est passionnel, philia est raisonnée, durable et fondée sur le respect et la vertu. C’est l’affection que l’on éprouve pour ceux avec qui on partage des valeurs, des intérêts ou des idéaux.
Les caractéristiques principales de la philia sont :
–la réciprocité : la relation doit être mutuellement bénéfique.
–la durabilité : elle se construit dans le temps, par la confiance et le respect.
–la dimension morale : elle repose sur l’appréciation de la vertu et du caractère de l’autre, pas seulement sur le plaisir et l’intérêt.
–le lien social : la philia contribue à la cohésion et au bien commun dans les communautés.
Le philosophe Aristote, dans son ouvrage « Éthique à Nicomaque », distingue trois types de philia :
–la philia d’utilité : basée sur l’avantage mutuel (par exemple, des partenaires commerciaux).
–la philia de plaisir : basée sur le plaisir partagé (par exemple : les compagnons de loisirs).
–la philia de vertu : basée sur la reconnaissance de la bonté et de la vertu de l’autre, c’est la forme la plus élevée et la plus durable.
La philia a traversé toute la philosophie grecque, avec des nuances. Plusieurs penseurs grecs ont parlé de philia, pas seulement Aristote.
Voici quelques-uns d’entre eux :
–Platon (427-347 av. J.-C.) considère la philia comme un lien fondé sur l’âme et la vertu, pas seulement sur l’attirance ou l’utilité : les relations humaines ne se limitent pas aux plaisirs ou aux avantages matériels. La philia est donc pour lui un moyen de progresser moralement, car les amis vertueux s’influencent positivement ; un ami véritable inspire l’autre à s’améliorer moralement et intellectuellement.
–Xénophon (vers 430-354 av J.-C.), disciple de Socrate, dans « Les Mémorables », décrit la philia comme un lien de loyauté et de camaraderie, surtout dans la vie pratique et politique. Il insiste sur la fidélité et la confiance entre amis comme fondement de la société. Il met l’accent sur la réciprocité morale, la confiance et la sécurité, la solidarité pratique et le lien social et politique, essentiel pour la cohésion dans la cité ou dans un groupe.
–Épicure (341-270 av. J.-C.) est le fondateur de l’épicurisme, une philosophie centrée sur la recherche du plaisir stable (ataraxie) et l’absence de trouble (aponie). Il pense que la philia est essentielle au bonheur et à la vie heureuse : l’amitié est une source de plaisir stable et de sécurité. Contrairement à Aristote, il met moins l’accent sur la vertu morale et plus sur la tranquillité et le bien-être apportés par les amis. Selon Épicure, les caractéristiques de la philia sont le pragmatisme, la réciprocité et la confiance, la sécurité émotionnelle, l’égalité et la simplicité.
–Socrate (469-399 av. J.-C.) lui-même ne rédigeait rien, mais dans les dialogues platoniciens, c’est-à-dire l’ensemble des œuvres écrites par Platon sous forme de conversations entre personnages, souvent centrées sur Socrate, il montre que l’amitié (philia) est un moteur d’apprentissage et de vertu, par le dialogue et l’examen mutuel. Dans ces dialogues, Socrate jouait le rôle de maître-questionneur, posant des questions pour amener ses interlocuteurs à clarifier leurs idées et à découvrir la vérité par eux-mêmes. Socrate utilisait une méthode appelée « maïeutique » : Socrate « fait accoucher » l’esprit de l’autre pour qu’il trouve la vérité. Les dialogues platoniciens sont la source principale de notre connaissance de Socrate et de sa méthode philosophique.
Vocabulaire issu des mots éros, philia et agapè
Ces mots ont donné naissance à de nombreux termes utilisés de nos jours.
Éros :
Ce mot est à l’origine des termes liés au désir, à la sexualité et à la passion : érotique, érotomanie, érotisation et des mots dérivés plus larges, comme Cupidon (bien que d’origine romaine, le concept rejoint l’éros grec, le désir et la passion). En français, le mot « amour » couvre éros, philia et agapè selon le contexte, mais l’influence d’éros se retrouve dans l’accent sur le désir ou la passion.
Agapè :
Le terme agapè a eu une influence beaucoup plus limitée sur le vocabulaire moderne que éros, car il est principalement d’origine religieuse et philosophique.
Le mot agapé, en français, est utilisé pour désigner un repas communautaire et chrétien, souvent après la messe ou une réunion religieuse, inspiré de la notion d’amour fraternel. Il représente par extension un geste ou un sentiment d’amour désintéressé et fraternel. Ce terme est surtout présent dans le langage religieux, spirituel ou académique.
Philia :
Ce mot a donné naissance à plusieurs mots et préfixes utilisés aujourd’hui, surtout dans un contexte scientifique, psychologique et linguistique. Pour citer quelques exemples :
-Bibliophilie (amour des livres)
-Anglophilie (affection pour l’Angleterre ou la culture anglaise)
-Philanthropie (ami de l’humanité)
-Philosophie (amour de la sagesse)
Storgê : l’amour naturel et familial
Storgê est l’amour d’affection naturelle et durable, celui qui unit les parents à leurs enfants, les frères et sœurs entre eux et parfois même les amis très proches. Contrairement à Éros, qui est passion et désir, ou Philia, qui est amitié choisie, Storgê est instinctif et spontané.
Les caractéristiques de storgê :
-inconditionnel : il ne dépend pas de l’apparence ou des qualités particulières.
-naturel : il naît du lien familial et des responsabilités partagées.
-stable et durable : il résiste aux épreuves et au temps.
-protecteur et tendre : il implique soin, soutien et patience.
La storgê n’a pas été théorisée aussi profondément que éros ou philia, mais elle apparaît dans la réflexion des philosophes grecs classiques, surtout dans le cadre de l’éthique et de la vie familiale.
Aristote, dans « L’éthique à Nicomaque », décrit différents types d’amitié (philia), mais il inclut aussi l’attachement familial comme base naturelle de la société. Pour lui, l’amour parental, la loyauté familiale et la protection mutuelle sont essentiels à la vertu et à la stabilité de la cité.
Platon parle surtout d’Éros, mais la tendresse naturelle qui existe au sein de la famille apparaît implicitement dans ses dialogues.
Les stoïciens valorisent les liens naturels et rationnels, notamment l’amour familial, comme expression de la vertu.
Storgê devient un devoir moral : aimer ses proches, protéger ses enfants, maintenir l’ordre familial et social.
Les Grecs anciens nous offrent une vision riche et nuancée de l’amour. Éros élève, Philia unit, Sorgê protège, Agapè donne sans compter. Ensemble, ces formes révèlent toute la richesse de l’expérience humaine : désir, amitié, attachement et générosité. Ces différentes formes d’amour ne s’opposent pas, elles se complètent : ensemble, elles tracent un chemin de compréhension de soi et des autres, de l’attachement instinctif à l’élan spirituel. Étudier les amours grecs, c’est donc renouer avec une sagesse intemporelle, qui nous invite à explorer la diversité de nos élans affectifs et à cultiver un amour conscient, réfléchi et nourrissant pour soi et pour le monde.

