Selon Carl Gustav Jung, les crises les plus intimes de ses patients ne sont pas seulement des problèmes à résoudre, mais des passages à traverser. Là où la psychanalyse classique cherche principalement les causes de la souffrance dans l’histoire personnelle, Jung ouvre une autre perspective : celle d’un inconscient peuplé de figure universelles, les archétypes, qui structurent silencieusement nos expériences.
Dans cette approche, les rêves, les symptômes, les blocages ne sont plus seulement des signes de dysfonctionnement. Ils deviennent des langages symboliques, parfois déroutants, mais porteurs de sens. Les mythes, les contes et les grandes figures de l’humanité ne sont alors plus de simples récits anciens : ils agissent comme des miroirs dans lequel chacun peut reconnaître, sous des formes différentes, les étapes de sa propre vie intérieure.
Ainsi, traverser une épreuve, faire face à une peur ou vivre une perte peut être compris comme l’écho d’un parcours plus vaste, partagé par l’humanité depuis toujours. Loin d’enfermer l’individu dans une explication, cette lecture ouvre un espace : celui d’une transformation possible, où la souffrance devient aussi une voie d’accès à soi.
Explorer l’approche jungienne à travers les archétypes et les mythes, c’est alors accepter de déplacer le regard : ne plus seulement chercher « ce qui ne va pas », mais comprendre « ce qui cherche à advenir ».
Les archétypes : des modèles universels
Les archétypes sont des formes ou des modèles universels de représentation, présents dans l’inconscient humain. Ce sont des sortes de « schémas fondamentaux », des modèles symboliques qui structurent notre manière de percevoir le monde, de raconter des histoires et de donner du sens à nos expériences.
Ce terme est surtout associé au psychiatre suisse Carl Jung, fondateur de la psychologie analytique. Pour lui, les archétypes font surtout partie de ce qu’il appelle l’inconscient collectif, une couche profonde de l’esprit partagé pat tous les êtres humains.
Pour donner une définition simple, un archétype est :
-une image universelle (ex : la mère, le héros, le sage),
-un modèle de comportement,
-une énergie psychique qui influence nos pensées, nos émotions et nos actions.
Ils ne sont pas appris, ils sont innés et se manifestent spontanément dans les rêves, les mythes, les contes ou les religions.
Lien entre archétype et personnalité
Les archétypes peuvent influencer la personnalité, mais ne la définissent pas entièrement. On pourrait dire que :
-Le archétypes sont les grandes forces symboliques internes.
-La personnalité est la manière unique dont ces forces s’expriment chez quelqu’un.
Par exemple : une personne peut être fortement marquée par l’archétype du Héros : elle est combative, courageuse, une autre par l’archétype du Sage : elle est réfléchie et tournée vers la connaissance.
Mais personne n’est juste un archétype. Un archétype peut colorer une personnalité mais on est toujours un mélange vivant et évolutif.
Les archétypes traversent les cultures
On retrouve les mêmes figures, motifs et structures dans toutes les cultures, partout dans le monde, même dans des civilisations qui ne se sont jamais rencontrées.
Pour citer quelques exemples :
–Le combat contre le monstre
Il est présent dans les mythes grecs, les récits médiévaux, les traditions asiatiques, les contes populaires du monde entier.
–La Grande Mère
Elle est présente dans les déesses antiques (Isis, Déméter), la Vierge Marie dans le christianisme, les figures maternelles dans les contes.
–L’Ombre
On la retrouve dans les démons, les diables, les monstres, les figures du double maléfique, les personnages sombres dans les contes.
Les archétypes dans les mythes et légendes
Les mythes et légendes sont en quelque sorte le langage naturel des archétypes ? Là où Carl Gustav Jung les décrit comme des structures psychiques, les récits mythologiques leur donnent chair, visage et histoire. Les sociétés anciennes n’avaient pas de psychologie moderne. Elles ont donc exprimé leurs conflits intérieurs, leurs peurs, leurs espoirs, leurs transformations à travers des récits symboliques. Tous les mythes du monde suivent des structures similaires, car ils racontent le voyage intérieur de l’être humain.
Quelques grands archétypes
Le Héros : affronter, mourir, renaître
Le Héros est sans doute l’archétype central. Par exemple : Héraclès (Hercule), Achille, Gilgamesh. Il traverse les épreuves, affronte des monstres, descend parfois aux enfers.
Symboliquement, le héros représente le moi en transformation, ses combats sont des épreuves psychiques, sa victoire est une intégration intérieure.
L’Ombre : le monstre à affronter
Dans les mythes, l’Ombre prend souvent la forme de dragons, démons, créatures chaotiques.
Par exemple : l’hydre de Lerne, Méduse.
Le héros ne combat pas seulement une créature, il combat une part de lui-même. L’Ombre représente les peurs, les pulsions refoulées, les blessures non reconnues.
Le Sage : le guide intérieur
Le Sage apparaît pour orienter le héros. Par exemple : Tirésias, Merlin. Il ne fait pas le chemin à la place du héros, mais il lui donne une clé, une vision, une direction.
La Grande Mère : nourrir ou dévorer
Ambivalente, elle peut être protectrice ou destructrice. Par exemple : Déméter (mère nourricière) ou Kali (force de destruction et transformation). Elle symbolise la vie, la fertilité, mais aussi la dépendance, la fusion ou la perte.
L’Amoureux : union et perte
Cet archétype parle de relation, de désir et de vulnérabilité.
Par exemple : Orphée et Eurydice, Tristan et Iseult.
Il met en scène le lien profond, la peur de perdre, le sacrifice.
L’enfant : potentiel et renaissance
Il est souvent fragile ou menacé au début du mythe.
Par exemple : Moïse, Horus.
Il représente le renouveau, l’avenir, la part pure et intacte.
Le Trickster : chaos et transformation
Il représente un personnage perturbateur, parfois comique.
Par exemple : Loki, Hermès.
Il casse les règles, trompe, provoque.
Mais il permet de sortir des rigidités, d’initier le changement.

Le schéma universel : le voyage du héros
Tous ces archétypes s’organisent dans une structure récurrente :
-Appel à l’aventure
-Refus/peur
-Rencontre du guide
-Épreuves
-Descente (mort symbolique)
-Transformation
-Retour
L’approche thérapeutique de Jung par les mythes
Les mythes comme miroirs vivants de la psyché
Dans une approche thérapeutique, la lecture symbolique des mythes consiste à considérer que tout mythe parle de nous et que chaque personnage est une part de nous.
Le principe fondamental : le mythe comme carte intérieure
Dans la lignée de Carl Jung, un mythe n’est pas à comprendre littéralement, mais symboliquement.
L’analyse des rêves permettait à Jung de les interpréter non seulement à partir de la vie personnelle, mais aussi à travers des images universelles, par exemple :
–Un dragon n’est pas un animal, c’est une peur, un trauma.
–Une forêt sombre est un moment de confusion ou de perte.
–Un trésor est une ressource intérieure.
Le mythe devient alors une cartographie de l’expérience humaine.

Archétypes et mythes : des clés de lecture de l’inconscient
Jung se servait des mythes pour comprendre ce que vivait la personne à un niveau profond. Contrairement à Sigmund Freud qui cherchait des causes dans le passé personnel, Jung se demandait :
« Et si ce que vit cette personne correspondait à un schéma universel ? »
Par exemple, une dépression n’est pas seulement une pathologie, mais parfois une descente symbolique (comme une mort/initiation).
Projection et identification
Quand une personne écoute un mythe, elle ne le comprend pas seulement avec sa tête, elle s’y projette. C’est ce que décrivent Bruno Bettelheim (avec les contes) et Marie-Louise von Franz (avec les mythes et les rêves).
Le patient va inconsciemment s’identifier à un personnage, ressentir certaines scènes plus intensément, être touché par des symboles spécifiques.
Et c’est là que le travail commence.
Les archétypes comme parties du soi
Dans cette lecture, chaque élément du mythe correspond à une dimension psychique :
–le héros————————le moi conscient qui cherche à évoluer
–l’Ombre————————les parts refoulées ou blessées
–le Sage————————–l’intuition, la guidance intérieure
–le Monstre———————ce qui fait peur mais doit être intégré
–le Trésor————————-le potentiel caché
Le mythe devient une mise en scène du processus intérieur.
Un exemple concret : « affronter le dragon »
Prenons un motif universel : le dragon.
Le dragon : Symboliquement, il représente : la peur profonde, le traumatisme, la dépendance, la colère refoulée.
Le combat : la confrontation avec soi-même, le passage difficile mais nécessaire.
Le trésor gardé : l’estime de soi, la liberté, la puissance intérieure.
En thérapie, on ne dira pas : « Tu dois affronter ton problème », mais on proposera : « Quel est ton dragon ? ». Ce type de thérapie aura pour but de transformer une expérience chaotique en récit structuré.
Par exemple :
-Une dépression devient une « descente aux enfers ».
-Une reconstruction devient une « renaissance ».
Cela rejoint profondément le travail du psychanalyste Viktor Frankl : l’être humain a besoin de sens, pas seulement de solutions.

L’amplification : une méthode clé de l’analyse jungienne
Jung faisait le lien avec des récits mythiques : descente aux enfers, nuit noire, traversée du désert. Cela permettait de donner du sens à l’expérience, pas seulement aux explications. Ce que Jung appelait « amplification » était une des méthodes clés de son analyse : le patient faisait part au psychanalyste d’un rêve ou d’une image et Jung élargissait cette image en la reliant à des mythes, des contes, des symboles religieux, des traditions anciennes.
Voir la vie comme un parcours mythique
Jung voyait ses patients comme engagés dans une sorte de mythe vivant. Par exemple :
-Quelqu’un en crise—————-en plein processus de transformation
-Une rupture————————- un passage initiatique
-Une perte—————————-une mort symbolique suivie d’une naissance
Jung utilisait implicitement des structures proches du « voyage du héros ».
Le but : l’individuation
Tout ce travail visait un processus central chez Jung : l’individuation (devenir pleinement soi-même).
Les archétypes servent alors de repère.
–L’Ombre—————————–à intégrer
–l’Anima/Animus——————–à équilibrer
–le Soi———————————-à réaliser
Ce que ça change pour le patient
Au lieu dire « J’ai un problème », le patient peut commencer à ressentir : « Je traverse une étape humaine profonde ». Cela transforme la façon dont le patient se vit lui-même. Il ne se voit plus comme défaillant mais comme quelqu’un qui traverse une phase, un passage. Et cela change tout : moins de culpabilité, moins de honte, plus de dignité intérieure.
La souffrance prend un sens
Beaucoup de patients souffrent autant de l’absurdité de leur douleur que de la douleur elle-même. Avec les archétypes, la crise devient une épreuve initiatique, la perte devient transformation, le chaos devient un processus. On passe de « Pourquoi ça arrive ? » à « Qu’est-ce que ça cherche à transformer en moi ? ».
Une direction apparaît, là où le patient tournait en rond et subissait. Après une lecture mythique, il peut se situer dans un processus, il comprend qu’il y a des étapes :
Confrontation——Chute——Transformation——intégration
Cela donne de la patience, de la persévérance, une forme de confiance.
La réconciliation avec les parts rejetées
Chez Jung, l’Ombre est essentielle.
Par exemple, une personne aura tendance à dire : « Je ne suis pas comme ça » et à rejeter certaines émotions (colère, jalousie). Avec les archétypes, ces parts sont vues comme humaines et universelles et le patient pourra dire, au sujet de ces émotions : « Ce n’est pas monstrueux, c’est une part de moi à comprendre ».
Cela aura pour résultat moins de lutte intérieure, plus d’intégration, moins de projections sur les autres.
Moins d’isolement intérieur
Quand quelqu’un souffre, il pense souvent : « Je suis seul à vivre ça ».
Mais quand on relie son vécu à des mythes, il découvre que ces expériences existent depuis toujours ; qu’elles ont été racontées, traversées, transformées.
Cela crée un sentiment d’appartenance à l’humanité, une forme de réconfort profond.
L’accès à des ressources intérieures
Les archétypes ne sont pas seulement des problèmes, ce sont aussi des forces. Par exemple :
-Le Sage donne une capacité de recul.
-Le Guerrier fournit la capacité d’action.
-La Mère apporte le soin.
Le patient découvre donc qu’il porte déjà en lui des réponses, des appuis, des directions.
Passage d’un rôle passif à un rôle actif
Avant le patient disait « Je subis ma vie » : la personne se vivait comme submergée, victime des événements, dépendante des autres ou des circonstances.
Le passage se fait quand la personne réalise qu’elle a un rôle dans ce qu’elle vit, mais pas au sens culpabilisant : elle a une part, une marge d’action, elle peut répondre différemment.
Après, le patient peut dire : « Je suis en train de traverser quelque chose ». Il peut comprendre : « Quelque chose dépend de ma manière de traverser ça ». Il peut reprendre une forme de pouvoir, pas un pouvoir total, mais, par exemple, il peut choisir ses réponses, poser des actes, se positionner. Ce peut être :
–Dire non là où il se taisait
–Quitter une situation destructrice
–Exprimer une émotion retenue
Le pouvoir devient :
« Je ne contrôle pas tout, mais je ne suis pas impuissant ».
Le patient devient acteur, participant, engagé dans sa transformation.
Même dans la douleur, il y a une forme de pouvoir retrouvé.
Utiliser le mythe pour éclairer la réalité
Cette approche peut être très aidante, mais seulement si elle est bien utilisée. Sinon, il y a des risques :
–« Romantiser » la souffrance
La personne peut tolérer l’intolérable, elle peut rester dans des situations destructrices, par exemple, demeurer dans une relation toxique pensant : « c’est mon dragon à affronter », accepter des violences, sous prétexte que « C’est mon chemin de transformation ».
–Éviter les causes concrètes
Si on reste trop dans le symbolique, on oublie le corps, on oublie les actions concrètes, on oublie les besoins réels.
–Rester dans le symbolique sans agir
Les archétypes peuvent devenir une narration séduisante, mais dans la réalité, les mêmes schémas continuent, les mêmes blocages persistent. Il n’y a pas de transformation réelle, seulement une relecture valorisante.
Jung ne remplaçait pas la réalité par le mythe, il utilisait le mythe pour éclairer la réalité. Cette approche peut devenir problématique si on bascule trop du côté du symbolique au détriment du réel.
La posture juste : équilibre entre symbolique et concret
L’équilibre, c’est de tenir les deux niveaux en même temps.
Le symbolique : pour donner du sens, relier à quelque chose de plus grand, ouvrir une vision.
Le concret : regarder la réalité telle qu’elle est, poser des actes, changer des comportements.
Une phrase clé peut résumer cela :
« Ce que tu vis a un sens profond….mais ce sens ne doit jamais t’empêcher de te protéger ou d’agir ».
Jung ne restait jamais uniquement dans le mythe : il écoutait le vécu réel, il travaillait les émotions, il observait les comportements. Le mythe venait éclairer, pas remplacer.
Traverser plutôt que comprendre
Une approche thérapeutique ne cherche pas seulement à « expliquer » le mythe, mais à le faire vivre, parce que la transformation ne vient pas de l’analyse seule, mais de l’expérience.
Ce qui transforme, c’est de faire le voyage, pas de le commenter.
En résumé
Ce que cette approche change profondément pour le patient :
–Il comprend mieux ce qu’il vit
–Il se juge moins
–Il donne du sens à sa souffrance
–Il retrouve une direction
–Il devient acteur de sa transformation

En définitive, l’approche thérapeutique de Carl Gustav Jung invite à un déplacement profond du regard porté sur la souffrance psychique. Là où celle-ci est souvent perçue comme un dysfonctionnement à corriger, elle peut aussi être comprise comme l’expression d’un processus plus vaste inscrit dans des structures universelle que sont les archétypes.
Les mythes, en ce sens, ne relèvent pas d’un passé révolu ; ils continuent de vivre à travers nous, dans nos rêves, nos peurs, nos élans et nos crises. Ils offrent des repères, non pour enfermer l’expérience humaine dans des schémas figés mais pour lui redonner une profondeur, une cohérence et une direction.
Cependant, toute la subtilité de cette approche réside dans l’équilibre qu’elle exige : accueillir la dimension symbolique dans jamais perdre de vue la réalité concrète de la vie. Car c’est dans l’articulation des deux niveaux, le mythe et le vécu, que peut véritablement s’opérer une transformation.
S’engager dans une telle démarche, c’est alors reconnaître que ce qui nous traverse nous dépasse en partie, tout en acceptant d’y prendre part activement. C’est peut-être là que réside l’essentiel : dans cette rencontre entre l’universel et l’intime, où chacun est appelé à devenir, peu à peu, l’auteur conscient de son propre chemin.

