Edgar Morin
Les progrès des sciences et des techniques ont créé solutions et problèmes
Selon Edgar Morin, le développement de notre civilisation a atteint un tel niveau dans les domaines matériel, technique et scientifique, qu’il en menace ses fondements-mêmes ; ce développement a ses pendants : perversion, marginalisation, crimes et violence, entre autres. Du progrès des sciences et techniques ont résulté des solutions qui sont devenues des problèmes, alors qu’il était censé favoriser l’épanouissement des êtres humains. L’élévation du niveau de vie au sein des civilisations occidentales s’accompagne d’une diminution de la qualité de la vie. Désormais prévalent la logique déterministe, mécaniste, chronométrée, celle de la machine artificielle, ainsi que des critères standardisés et impersonnels qui altèrent la qualité des relations humaines. Le développement des nouvelles techniques, plutôt que d’avoir un effet libérateur, supprime des emplois et accroît le chômage. L’auteur déplore la disparition des concierges, des agents de quartier, des agents préposés aux gares, aux stations de métro, tous ces métiers qui favorisaient la convivialité et les échanges, remplacés par un système reposant sur une machine automatique géante. La course à la croissance s’effectue au détriment de ce qui ne répond pas à la logique de la compétition. La production de masse, le développement capitaliste et la rentabilité économique ont pour conséquence la marchandisation généralisée et les calculs d’intérêt, qui se propagent également dans les secteurs où prévalaient l’entraide, la solidarité et l’amitié.
Atomisation, déliaison, égocentrisme et leurs conséquences
Selon Edgar Morin, les grandes villes, appelée aussi « cités », sont devenues des « agglomérations », des « ensembles informes » ; il regrette la dislocation du tissu urbain, les conséquences néfastes de l’anonymisation. Les quartiers et petits commerces, autrefois caractéristiques des villes et facteurs de lien social, ont été remplacés par des immeubles de bureaux et des banlieues dortoirs. Les villes sont asphyxiées par la circulation automobile, néfaste pour les esprits et les poumons. L’auteur dénonce l’atomisation des individus, la perte du sens de la responsabilité envers autrui et une dégradation du sens moral. Il désigne une société où l’égocentrisme règne en maître et évoque la « métastase de l’ego », la déliaison entre les parents et les enfants, ainsi qu’entre la famille et l’école. Il observe une crise entre l’individu et sa famille, l’individu et la société dans laquelle il vit, et même entre l’individu et lui-même. Il mentionnne Octavio Paz (1914-1998), essayiste et diplomate mexicain, qui considérait que l’état était devenu un « ogre philantropique », un état qu’Edgar Morin qualifie d’assistantiel, mais qui ne répond pas au besoin de solidarité sociale.
L’augmentation des troubles psychosomatiques chroniques
La famille nucléaire a supplanté la grande famille et se referme sur elle-même tel un cocon protecteur, mais la fragilité du mariage la rend toutefois souvent précaire. Le mal-être des individus se traduit par une augmentation de la prise de médicaments psychotropes, qui a été multipliée par six en ans, des soins en psychiatrie, multipliés par trois depuis 1962, et par un énorme bond des dépenses de santé. L’auteur distingue trois entrées des maladies : somatique, psychique, sociale et civilisationnelle ; 60 à 80% des visites chez le médecin relèvent de problèmes d’ordre psychosomatique et concernent des maux qui deviennent souvent chroniques, comme les sciatiques, l’hypertension, le lumbago, la dépression, l’arthrite, entre autres. L’auteur reconnaît que la médecine « high tech » est à l’origine d’exploits prodigieux mais elle est caractérisée par l’hyperspécialisation et considère les organes séparément, ce qui entraîne un divorce entre l’âme et le corps, lors traitement d’un malade, qui n’est pas considéré dans sa globalité.
Dégradation du sens moral de la responsabilité dans un monde incertain
Les problèmes liés à la jeunesse et à la vieillesse ont pris de l’ampleur. L’adolescent est vu comme le maillon faible de la société : pas bien intégré, en crise ou en révolte, angoissé. Les troubles alimentaires, les tentatives de suicide et les recours aux drogues, révélateurs de détresse, sont fréquents au sein de cette population ; d’après Edgar Morin, l’adolescent était porteur des espoirs liés à la révolte étudiante de mai 1968, à Paris et dans les villes universitaires, qui a symbolisé la promesse d’une autre vie, d’une société et d’un monde nouveaux. Aujourd’hui, l’espoir a disparu pour laisser place à l’incertitude dans un monde qui semble privé de futur. Quant à la vieillesse, elle est désormais fortement liée à la solitude. Edgar Morin cite le cas de Georges, un vieil homme dont on a retrouvé le cadavre, en 1994, à son domicile, cinq ans après sa mort. Les pompiers avaient été appelés par les voisins, dérangés par l’odeur se dégageant de l’appartement ; personne n’a déclaré son décès à la mairie. L’augmentation de la déresponsabilité et de la démoralité (dégradation du sens moral) a pour conséquence un accroissement de l’irresponsabilité et de l’immoralité.
Une civilisation complexe d’où émergent des mouvements de résistance
La vision d’ensemble a cédé le pas à une pensée parcellaire et décompartimentée, dans un monde où règnent désormais les experts et les techniciens. Selon l’auteur, notre civilisation est teintée de traits positifs et négatifs et le progrès, qui la caractérise, ont créé des problèmes extrêmement complexes et difficiles à résoudre, qu’il nomme les « nœuds gordiens mondialisés » ; elle est menacée d’asphyxie physique et psychique, particulièrement si la politique se réduit à l’économie et aux performances quantitatives, car la focalisation sur le rendement et le profit provoque la dégradation de l’environnement naturel et urbain. L’auteur observe un retard de la conscience sur l’expérience, dû à la grande rapidité de l’évolution. Il se demande ce qu’il adviendra de la civilisation : va-t-elle subir une mutation, une métamorphose, une régression ? Des initiatives privées de résistance à cette civilisation sont toutefois mentionnées par l’auteur : nouveau tribalisme (groupes et communautés ayant les mêmes centres d’intérêt), grandes compétitions sportives, économie d’évasion promouvant une nouvelle vie, clubs de rencontres, agences touristiques, gîtes ruraux, formation d’associations pour la lutte contre le chômage, de mouvements visant l’amélioration de la qualité de la nourriture. L’auteur salue ces initiatives mais il les juge comme étant trop éparpillées et manquant de cohésion. Quant aux politiciens, ils sont, selon l’auteur, découragés et effrayés face à l’ampleur et la complexité de la situation.
Réhumaniser, convivialiser, moraliser et promouvoir les bonnes volontés
Edgar Morin est en faveur d’une politique de civilisation et pense que les divers contre-courants et contre-tendances devraient être reliés, systémisés, alors qu’ils sont aujourd’hui dispersés. Afin de mener à bien cette politique de civilisation, le philosophe part du principe qu’il faudrait prendre comme point de départ les besoins de civilisation et se concentrer sur les aspects positifs du développement scientifique afin de développer, entre autres, les énergies solaire et éolienne, promouvoir l’utilisation des voitures électriques, créer de nouvelles méthodes pour assainir les cultures ; un nouvel âge technique doit se profiler et les entreprises, les administrations et entreprises doivent être réhumanisées ; il est nécessaire de promouvoir la solidarité et les bonnes volontés, de ressourcer, convivialiser, moraliser. Il insiste sur la résistance à la déshumanisation des villes et campagnes et sur l’importance de la qualité de la vie, concept qui devrait être mis au premier plan.
Promouvoir des emplois liés à la solidarité, au bien-être et à la convivialité
Des métiers doivent être développés pour lutter contre la désertification rurale : la reprise de commerce artisanaux, la production de produits de terroirs, diététiques, le développement de gîtes ruraux, du tourisme gastro-économique, des productions au service de la qualité et de la santé publique, plutôt que de la quantité. Il faut inciter les consommateurs à se responsabiliser et à s’auto-réguler, par le biais de publications consacrées à l’information des consommateurs (le magazine « Que choisir ? » en est un exemple). Les besoins moraux urgents de la population devraient pouvoir être pris en charge par un corps de volontaires et professionnels disponibles en permanence. Il est impératif de créer des emplois liés à la solidarité, au bien-être et à la convivialité. L’aménagement d’espaces forum dans les maisons de la culture afin d’y organiser des débats concernant les problèmes locaux, donner la parole à ceux qui ont des idées pour favoriser la régénération du tissu social et culturel, promouvoir les échanges d’informations et de réflexions sur la façon de concrétiser ces projets en trouvant un équilibre entre l’efficacité économique et la prise en compte des visions à long terme.
La prédominance de la vie prosaïque est un frein à la qualité de la vie poétique
L’auteur affirme que les citoyens ont un potentiel non exploité qui ne demande qu’à être ranimé. Cette politique de civilisation doit pouvoir permettre à la vie d’exprimer ses « qualités poétiques », qui est une façon de vivre dans l’amour, l’admiration, le rite, la communion, la créativité ; il oppose la vie poétique à la vie prosaïque, uniquement portée sur l’utilitaire, le fonctionnel et la productivité. Toutefois, en cette fin de millénaire, Edgar Morin insiste sur le fait que ce sont l’«hyperprose» et l’hypertrophie du monde technocratique qui prédominent. L’auteur souhaite « une contre-offensive puissante de poésie qui elle-même irait de paire avec la renaissance fraternitaire ». La politique de civilisation requiert d’avoir pleinement conscience des « besoins poétiques » de l’être humain, car la vie prosaïque n’est pas la vraie vie, selon l’auteur. Ces changements ne doivent pas se limiter à un seul pays, mais à l’ensemble de l’Union européenne.
La restauration de l’éthique et de l’espérance et un élan citoyen
Edgar Morin évoque le besoin de retrouver sa terre, car il plane au sein du peuple une angoisse relative à la perte du sol. Edgar Morin ne préconise par le refus de l’Europe, mais le ressourcement français. Il évoque la foi dans la nation, mais refuse le renfermement nationaliste qui pour lui, va à l’encontre du patriotisme. Il considère que le patriotisme français et l’européisme doivent être liés et évoque une Europe des patries. Il propose la France, en tant que pays susceptible de pouvoir donner une impulsion à ce projet de politique de civilisation ; en effet, la France est considérée comme une terre de tradition et du bien vivre et selon l’auteur, c’est le pays qui souffre le plus de la dégradation de la qualité de vie. La restauration de l’éthique et de l’espérance est indispensable, ainsi que l’élan et l’adhésion des citoyens, afin de rétablir un cercle vertueux de solidarisation, responsabilisation et moralisation qui s’oppose au cercle vicieux de l’atomisation de l’irresponsabilisation et de la démoralisation.
« Conquête du présent, régénération du passé et reconstruction du futur », telle est la vision de l’auteur pour notre civilisation future.
À propos de l’auteur :
Edgar Morin (Nahoum, de son nom de naissance), est un sociologue, né à Paris en 1921. Il a été, dans sa jeunesse, militant antifasciste et il est entré en résistance en 1942, au cours de la seconde guerre mondiale, au sein des Forces unies de la jeunesse patriotique ; « Morin » est le nom qui lui a été attribué lorsqu’il était dans la résistance. Titulaire d’une licence d’histoire-géographie et d’une licence de droit, il est entré au CNRS (Centre national de recherche scientifique) en 1950 et en 1951, il est devenu indépendant de tout parti politique Il est directeur de recherche émérite au CNRS depuis 1993. Il se définit comme un « incroyant radical », mais s’intéresse au bouddhisme. Il est co-fondateur des revues « Arguments », en 1956 et « La revue française de sociologie », en 1960. En 1997, il créé et préside l’« Association pour la pensée complexe ». Son œuvre majeure est « La Méthode », qui se compose de six volumes. Il est l’auteur de nombreux autres ouvrages, parmi lesquels, « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation future », « La complexité humaine », « Vers l’abîme, 10 essais pour penser l’avenir ». Il affirme que la France et l’Europe sont confrontées aux gigantesques problèmes de la fin des temps et son souhait pour le futur serait de « transformer l’espèce humaine en humanité. Edgar Morin vient de fêter ses 103 ans et continue d’écrire et de donner des interviews.

