La plus belle histoire de l’homme

Par André Langaney, Jean Guilaine, Jean Clottes, Dominique Simonet

Plusieurs milliards d’années ont été nécessaires au développement de la vie sur terre et les hommes sont apparus il y a environ trois millions d’années seulement. André Langaney l’affirme : « l’homme ne descend pas du singe, c’est un singe » et il souligne la continuité entre nos ancêtres primates et l’être humain actuel, en précisant que nous possédons de nombreux gènes identiques à ceux du chimpanzé. L’élément essentiel qui nous distingue de ces primates est le langage à double articulation, c’est à dire caractérisé par des mots et des sens, dont seul le cerveau humain est capable. Grâce à ses zones du cerveau spécialisées dans le traitement du langage, l’être humain dispose d’un système de communication extrêmement élaboré. Il est le seul être à s’être doté d’une grammaire, spécificité exclusivement humaine lui permettant de construire des phrases.

L’esprit de découverte de l’homme l’a toujours incité à créer, à découvrir d’autres horizons, à conquérir des territoires, à maîtriser des techniques et savoir-faire contribuant à l’évolution de l’humanité Après avoir quitté la région de la Rift Valley, en Afrique de l’Est, où ils sont apparus, les premiers hommes, qui étaient des chasseurs-cueilleurs, sont partis à la conquête de la terre pendant quelques dizaines de milliers d’années. Faisant preuve d’une grande capacité d’adaptation, ils se sont multipliés et diversifiés, dans leurs traditions, leurs comportements, leurs modes de vie, au sein d’environnements et de climats variés.

Vers – 1,5 millions d’années à – 500 000 ans avant JC, les homo erectus originaire de l’Est de l’Afrique ont voyagé vers la Chine, l’Indonésie et l’Europe.  L’homo Sapiens est apparu vers -150 000 – 100 000 ans au Nord Est de l’Afrique et au Proche Orient. Les homo sapiens étaient au départ peu nombreux : entre 5000 et 10 000 reproducteurs.

Vers – 100 000 ans avant JC,  la deuxième grande colonisation par l’homo sapiens l’a amené à conquérir les cinq continents. Elle aurait eu lieu en Occident autour de – 40 000 ans avant JC ; la colonisation de l’Amérique s’est soldée par une échec une première fois vers – 45 000 ans, puis une seconde tentative s’est avérée fructueuse vers – 18 000 ans. Les enseignements provenant de la paléographie ont permis d’établir une reconstitution de l’évolution des continents dans le temps. Une autre configuration des territoires et un niveau de la mer plus bas à certains endroits auraient permis à nos ancêtres de franchir les mers.

Les humains sont tous les descendants d’une petite population originelle (environ 30 000 en tout) et sont pourvus de gènes communs, mais au fil du temps, les individus ont développé leur propre originalité génétique héritée de de leur père et de leur mère et due également à leur adaptation aux environnements dans lesquels ils évoluaient. Ces variations environnementales ont eu une influence sur la morphologie, l’aspect physique, la taille, la couleur de peau des hommes. La combinaison des gènes et du lieu de vie a contribué à créer les caractéristiques des peuples et ethnies. Une seule langue originelle aurait donné naissance à quelques 5000 langues actuelles. Le linguiste américain Noam Chomsky a affirmé l’existence de structures grammaticales communes à toutes les langues. Les auteurs précisent que la civilisation des humains modernes est le résultat d’échanges et mélanges permanents. Les populations se rencontraient pour échanger leurs techniques, leurs idées. Tous les humains disposent donc d’un même matériel génétique commun hérité des quelques 5000 à 10 000 reproducteurs de la préhistoire.

Les hommes se sont mis à inventer, à créer, et pas seulement dans un but utilitaire ; de nombreuses découvertes ont témoigné de leur créativité dans des domaines comme l’art, le sacré et la religion, qui, très tôt, ont occupé une place prépondérante dans le quotidien de ces populations. Les peintures et représentations découvertes au fond des grottes ont révélé leur sens du sacré et leurs interrogations sur les origines et le monde. Les travaux conjugués des archéologues, biologistes, physiciens, linguistes, ethnologues, botanistes et zoologistes ont permis d’apporter une meilleure compréhension de l’art de ces périodes reculées de l’humanité. Les hommes ont fait appel à leur imagination afin de symboliser la réalité à travers des créations artistiques : peintures, sculptures, gravures, des sortes de hiéroglyphes, constitués de points, de traits, de rectangles, triangles, possiblement associés à des rituels. Il subsiste de nombreux vestiges de ces productions artistiques : grottes pariétales, parois de montagne falaises, divers objets en pierre et en ivoire, statuettes. Les artistes du paléolithique avaient recours à des pigments rouges, jaunes et noirs élaborés à partir de cailloux écrasés auquel était ajouté un liant. Les auteurs font mention d’environ 350 grottes et abris ornés en Europe. De nombreuses représentations d’empreintes animales et d’animaux ont été découvertes, la chasse étant l’activité principale des hommes, chargés de nourrir leurs congénères. Les femmes se consacraient à la cueillette de fruits sauvages, de racines et de champignons. La tradition de l’art rupestre a pris fin vers – 10 000 ans avant JC.

Les lieux souterrains ont représenté très tôt le territoire de l’imaginaire de l’homme, un lieu de rencontre entre les forces positives et négatives, entre les puissances terrestres et celles des esprits, mais elles servaient aussi de lieux de culte. Contrairement à l’homo erectus, qui mangeait ses congénères décédés, l’homo sapiens enterrait les morts et construisait des sépultures sur lesquelles il plaçait des offrandes. Cette dimension sacrée de la vie quotidienne de nos ancêtres impliquait des symboles, des cérémonies et rituels, des danses, des chants. Ces lieux souterrains étaient considérés également comme les entrailles de la terre : les chamanes, qui avaient pour fonction d’être des médiateurs entre le milieu terrestre et le milieu surnaturel, s’y rendaient afin de restaurer l’harmonie et de lever des envoûtements. Les auteurs précisent que les traditions chamaniques ont perduré dans certaines régions de Sibérie, d’Amérique, d’Asie et du Sud de l’Afrique.

Vers – 10000 ans avant Jésus Christ, les hommes se sédentarisent et commencent à construire des maisons et à former des villages ; la période dit du néolithique (« nouvelle pierre » ou « nouvel âge de la pierre) s’amorce, succédant au paléolithique, avec l’apparition de la propriété, les hiérarchies et les premières sociétés organisées. Cette ère, qui représente une mutation profonde du cours de l’histoire de l’humanité, a marqué le développement de la civilisation. Les hommes commencent à vouloir maîtriser la nature et à en tirer profit en semant d’abord des graines, puis en pratiquent l’élevage. Il devient alors nécessaire de s’organiser afin d’améliorer l’efficacité et la productivité liées à ce nouveau mode de vie. Des outils de plus en plus perfectionnés sont créés, la spécialisation des tâches apparaît. Des chefs sont désignés, des territoires sont délimités : c’est le début du pouvoir et de l’autorité. Les premiers villages sont apparus au Proche-Orient vers – 12 000 ans, là où est née la civilisation, qui s’est ensuite diffusée vers le Nord, dans les régions européennes actuelles.

L’ensemble de ces innovations ainsi que le réchauffement climatique de la planète ont favorisé la croissance démographique. En Europe, certaines espèces animales adaptées au froid (comme les mammouths) disparaissent ; le nomadisme est encore le mode de vie des hommes de ces régions ; ils chassent le cerf, le sanglier et le bœuf, vont à la pêche, cueillent des plantes sauvages. L’arrivée de colons venus d’autres contrées va leur apporter un nouveau savoir-faire. Vers – 10 000 ans avant JC, 7 à 8 millions d’êtres humains vivaient sur la planète, principalement en bordure des lacs, estuaires, près des côtes, des zones fertiles propices au développement des ressources naturelles. Les premiers territoires de sédentarisation ont été retrouvés en Syrie, en Israël, en Palestine, en Irak. Les régions de la planète se sont spécialisées dans des cultures différentes, leurs sols ou leurs climats se prêtant davantage à la culture d’espèces végétales particulières, par exemple : le blé, l’orge, les pois, les lentilles, les fèves au Proche-Orient ; le riz et le millet en Extrême-Orient ; le maïs, les haricots, en Amérique. C’est au Proche-Orient que certaines espèces animales ont commencé à être domestiquées : la chèvre, puis le mouton, le bœuf et le porc.

L’élevage et l’agriculture ont été ensuite exportés à partir du Proche-Orient. En France, les nouvelles populations sont arrivées par la Méditerranée et par le Danube, souvent sur des pirogues ou des barques que l’homme avait pour habitude de construire depuis le paléolithique. Des villages ont été édifiés, composés de maisons en bois ou en torchis, des zones boisées ont été défrichées, le paysage s’est transformé. Les progrès techniques réalisés au néolithique, notamment avec la houe, pour travailler la terre, puis l’araire (ancêtre de la charrue), la roue en Mésopotamie, ont permis d’augmenter considérablement les productions agricoles. Des alliances se sont formées entre différentes communautés qui pratiquaient des échanges par principe de réciprocité, car la monnaie n’existait pas. Le village est devenu l’élément central de la vie des hommes. Des objets non utilitaires étaient également fabriqués pour des commanditaires détenant une forme de pouvoir ; il s’agissait souvent de bijoux, récipients, sceptres, couronnes, servant d’emblèmes ou de marqueurs sociaux.

La sédentarisation est associée à l’apparition du pouvoir. Les auteurs évoquent l’hérédité du pouvoir, avec apparition de clans et la mise en place de cultes liés aux ancêtres fondateurs. L’organisation et la réglementation inhérents à la société ont mené à la spécialisation des tâches, avec pour conséquence la création de profils, de classes et statuts différents : l’artisan spécialisé dans tel ou tel domaine, le maître du spirituel, le gestionnaire politique, etc. La façon d’enterrer les morts est également devenu un marqueur hiérarchique et l’apparence des sépultures différaient selon la classe sociale de l’individu. Certaines découvertes (de crânes, notamment) ont révélé que des sacrifices humains avaient pu avoir lieu. La fécondité et les cultes agraires étaient des thèmes récurrents et donnaient lieu à des rituels variés. La pluie et le soleil conditionnaient les bonnes récoltes, il était donc primordial de prier les dieux afin de s’attirer leurs faveurs.

Les représentations liées à la fertilité et à la fécondité étaient très nombreuses ; la population pratiquait les cultes agraires ou symbolisés par la femme ; les figurations de femmes aux formes rondes symbolisaient la fécondité et la santé. La femme était associée à la terre, incarnant la génitrice qui donne la vie aux êtres ; le culte de la « déesse-mère » était très répandu à cette époque. La femme était davantage liée à la sédentarité et à la tranquillité et l’homme à l’action et à la mobilité. Le taureau est l’animal qui était le plus représenté, car il incarnait la virilité et la force et était considéré comme un substitut de l’homme. Le Néolithique a été une véritable révolution dans l’histoire de l’humanité avec l’apparition de l’écriture, développée par les sumériens, en Mésopotamie. L’unification des populations en Egypte va donner naissance à la première civilisation pharaonique et toutes les innovations qui s’en suivirent.

Peu à peu, en Occident, les auteurs remarquent que la culture s’est substituée à la nature, qui est soumise à l’homme conquérant. Le travail s’est généralisé, il y a eu création et accumulation de richesses, allant de pair avec l’apparition d’une société pyramidale. L’homme finalement devenu l’esclave de sa création. Les auteurs ont observé une uniformisation de nos modes de vie actuels ; ils affirment que les peuples tendent vers une culture commune, avec des règles émanant d’organisations internationales. De nombreux sites naturels, témoins du passé et de l’évolution de l’humanité, ont été détruits ou sont en péril, menacés par les intempéries ou le vandalisme. Des cultures se sont modifiées au contact des occidentaux. Les auteurs questionnent les actions de l’homme qui, par sa volonté de dominer la nature, a tendance à l’écraser. Ils font le constat des nombreuses langues et dialectes qui ont disparu à cause de la mondialisation et se demandent si l’évolution de nos sociétés va toujours dans le sens du progrès de l’humanité.

À propos des auteurs

Cet ouvrage est le fruit de la collaboration de quatre auteurs :

-André Langaney, né en 1942 est un généticien et vulgarisateur scientifique, spécialiste de l’évolution et de al génétique des populations. Docteur d’État de biologie humaine, il a été directeur du laboratoire d’Anthropologie de biologique du Musée de l’Homme, puis professeur à l’université de Genève.

-Jean Guilaine, né en 1936, est un archéologue français, spécialiste de la préhistoire récente et de la protohistoire. Il est professeur émérite au Collège de France et membre de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres.

-Jean Clottes, né en 1933, est un préhistorien spécialiste du paléolithique supérieur et de l’art pariétal. Titulaire d’un doctorat de sciences humaines, il a étudié de nombreuses grottes préhistoriques. Il a été conservateur général du patrimoine au ministère de la culture, où il fut conseiller scientifique reconnu sur l’art préhistorique.

-Dominique Simonet, né en 1953, est un journaliste, écrivain, essayiste, éditeur et chroniqueur. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans et essais dans le domaine des arts et des sciences de la société. Il a été rédacteur en chef de l’hebdomadaire « L’Express » et il travaillé également pour d’autres magazines. Il intervient à la télévision et publie des tribunes et chroniques.

Éditeur : Seuil

Date de publication : 14 octobre 1998

Nombre de pages : 192

Dimensions : 14 x 1,5 x 20,5 cm

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