L’humanité symbolique : des signes premiers aux dieux du mythe

Bien avant l’écriture, avant les dieux nommés et les temples de pierre, les premiers humains ont tracé sur la roche des lignes, des spirales, des mains, des animaux. Ces formes, simples en apparence, furent les premières empreintes de la conscience symbolique. Elles ne cherchaient pas à reproduire le monde mais à le révéler. Les premiers symboles de l’humanité n’étaient pas simplement des dessins ou des objets : ils étaient les premières manifestations visibles de la pensée abstraite, du lien entre le visible et l’invisible, entre la matière et l’esprit.

La naissance de la conscience symbolique

Là où l’animal vit dans l’instant, l’humain, lui, commence à se souvenir, à imaginer, à relier. L’animal laisse une trace, l’humain inscrit un signe, et dans ce signe, il grave le souvenir d’un monde double : celui qu’il voit et celui qu’il pressent. En gravant, il se découvre capable de signifier, de faire parler la matière. L’univers n’est plus seulement un environnement : il devient un langage. Chaque forme, chaque couleur, chaque répétition porte désormais une signification invisible. Ainsi naît la conscience symbolique, cette faculté de voir au-delà des choses, de percevoir le monde non plus comme une simple réalité mais comme un miroir de l’esprit. Les premiers symboles : la main, le cercle, le serpent, la femme, sont les premiers mots du langage de l’âme. Ils disent la peur, la fécondité, la mort, le retour, la lumière. À travers eux, l’humain apprend à penser le monde comme un grand tissu de correspondances. En naissant, la conscience symbolique fit de l’homme non plus un être qui vit, mais un être qui signifie.

Les signes géométriques préhistoriques (il y a 10 000 à 30 000 ans)

Avant même les figures animales des grottes et l’apparition de l’écriture, des humains gravaient déjà des lignes, chevrons, spirales, points, quadrillages, cercles, demi-cercles, triangles, disques, ovales sur des os, des coquillages ou des pierres : les gravures de Blombos (Afrique du Sud) : motifs en croisillons datant d’environ 75 000 ans ; l’ocre gravé de Diepkloof (Afrique du Sud) présente un décor abstrait répétitif, signe d’une intention symbolique ; les gravures de la Roche-Cotard, en France, sont composées de formes quadrillées et en zigzags.  Ces motifs traduisent probablement des idées comme l’appartenance à un groupe, les cycles naturels, des traces rituelles ou de simples marques de mémoire. Ces signes révèlent la naissance d’un langage visuel universel, où les formes deviennent porteuses de sens, bien au-delà de la simple décoration.  Ils marquent le moment où l’humain pense le monde à travers des formes, où il commence à structurer sa perception du réel selon des principes géométrique set symboliques. Ces signes ne représentaient pas des objets mais des idées : le mouvement, la dualité, la frontière, la répétition, la vie et la mort, le féminin et le masculin, le cosmos et la terre.

La portée symbolique : naissance de la conscience abstraite

L’apparition de ces formes marque un saut de conscience : l’humain devient capable d’abstraction. Il ne se contente plus d’imiter la nature (comme dans l’art animalier) ; il interprète le monde, il en dégage des structures invisibles. Le signe géométrique est la première médiation entre le visible et l’invisible :

-Le point symbolise la source, l’origine, le germe de toute chose ;

-La ligne exprime le mouvement, le passage, le lien ;

-Le cercle incarne le cycle, l’unité, le retour ;

-Le croisillon figure la croisée des forces, l’équilibre entre les directions du monde ;

-La spirale traduit la vie en expansion, la croissance et la transformation.

Ces formes ne sont pas seulement de simples ornements : elles sont des archétypes de pensée, des préfigurations des symboles spirituels que l’on retrouvera dans toutes les cultures : de la croix au mandala, des labyrinthes aux glyphes sacrés. Ainsi ces signes ne parlent seulement d’un art primitif : ils témoignent du moment où l’humanité s’est éveillée à elle-même, ou elle a commencé à penser le monde comme un ordre habité par le sens.

De l’abstraction géométrique à l’image figurative et mythique

Après les signes géométriques, les symboles deviennent plus incarnés, plus directement liés à la vie, au corps, à la nature et au cosmos.

Les symboles féminins : la Mère et la fécondité

Vers 35 000 à 25 000 ans avant notre ère apparaissent les premières représentations humaines : les fameuses « Vénus » paléolithiques (Willendorf, Lespugue, etc.). Ces statuettes aux formes pleines et dépouillées symbolisent la fertilité, la maternité, la vie. Le corps féminin devient le premier temple du vivant. Il représente la Terre, le cycle, la capacité à donner naissance. Ces figurines sont les premières icônes du féminin sacré, racines lointaines de toutes les déesses-mères à venir (Isis, Inanna, Marie…). C’est le moment où l’humain commence à associer le divin à la création, à la chair, à la Terre.

Sang, lune et cycle : la première trinité symbolique de l’humanité

De nombreux objets et peintures utilisent la couleur rouge (ocre), symbole du sang, du feu, du soleil, mais aussi du flux menstruel et de la vie en perpétuel renouvellement. La lune devient un repère sacré : ses cycles correspondent à ceux des femmes et à ceux du temps. Ainsi se tisse le premier calendrier symbolique, unissant ciel et corps. L’union de ces trois symboles forme la première trinité symbolique de l’humanité : le sang : la vie qui se donne, la lune : le temps qui s’écoule et le cycle : l’éternité qui recommence, la loi universelle.

Le sang comme essence de vie et pouvoir du sacrifice

Depuis les temps les plus anciens, le sang est perçu comme le siège de la vie ; il est le signe visible d’une énergie invisible : l’âme vitale. L’ocre rouge, abondamment utilisée dans les sépultures du Paléolithique, symbolisait la régénération. Le sang menstruel des femmes était perçu comme un miracle cyclique. Il liait directement le corps féminin aux rythmes cosmiques, notamment à celui de la lune. Dans de nombreuses cultures préhistoriques et matriarcales, le sang menstruel fut considéré comme substance sacrée, source de pouvoir spirituel et de fécondité. Ce sang périodique établissait un pont entre le corps et le cosmos : il rythmait le temps, les naissances, les saisons et même les cérémonies.

La lune : miroir du temps et du féminin

La lune a été la première horloge du monde ; bien avant que les humains ne mesurent avec des calendriers, ils ont observé la lune : sa lumière croissante, et décroissante, sa disparition, son retour. Chaque cycle lunaire dure environ 28 jours, soit la durée moyenne du cycle menstruel féminin. Cette coïncidence a frappé les premiers observateurs : la lune devint le symbole de la femme, du rythme, de la fécondité et de la transformation. Les trois visages de la lune : croissante, pleine et décroissante, ont inspiré ceux de la Triple Déesse (la jeune fille, la mère et la vieille femme), image universelle du cycle de la vie. La lune agit sur les marées, donc sur l’eau, élément de la vie et de l’émotion. Elle est le reflet du soleil, tout comme l’âme est le reflet de l’esprit. Dans cette dynamique, le masculin (solaire) éclaire, tandis que le féminin (lunaire) accueille, reflète et transforme. Le clair-obscur lunaire est celui du mystère, de la réceptivité, de l’intuition.

Le cycle : loi du vivant et rythme sacré

La conscience humaine s’est éveillée en observant les retours : du jour, de la nuit, des saisons, des naissances et des morts. De là naît l’idée de cycle : le grand principe d’équilibre du cosmos. Tout vit, tout meurt et revient sous une autre forme. C’est la première intuition d’une spiritualité de la continuité : rien ne se perd, tout se transforme. Le cycle est symbolisé par : le cercle (perfection et retour), la spirale (mouvement évolutif du cycle) et la lune (image du rythme universel). Chez les peuples anciens, le corps de la femme incarnait le rythme cosmique lui-même : menstruation, gestation, naissance, ménopause, autant d’étapes qui rappellent les phases de la lune et les saisons de la terre. Ce n’est pas un hasard si tant de divinités féminines sont associées à la lune, à la fertilité et à la régénération : Inanna, Isis, Artémis, Déméter. Ainsi, le cycle féminin fut probablement le premier calendrier du monde : il enseignait le temps, la patience, la régénération, la sagesse du retour.

Les symboles de l’animal et de la puissance

Après le féminin, l’humain projette son regard sur le monde animal, qu’il sacralise. Les grottes de Chauvet, Lascaux, Altamira en témoignent : chevaux, bisons, lions, taureaux, cervidés, ours…

Ces figures ne sont pas de simples scènes de chasse. Elles représentent des forces spirituelles, des archétypes d’énergie vitale. Chaque animal une qualité de l’existence :

-Le bison : la puissance et la fertilité

-Le cheval : la liberté et le souffle

-Le cerf : la lumière renaissante et le passage entre les mondes

Le monde devient alors totémique : chaque espèce est perçue comme une manifestation du divin, un miroir de l’esprit.

Les symboles cosmiques et spirituels

Avec le temps, les humains observent les astres, les saisons, les marées les éclipses. De cette observation naît une cosmologie symbolique, où le ciel et la terre dialoguent :

-Le soleil devient le symbole du feu divin, de la conscience, de la royauté.

-La lune, celui du rythme, du féminin, du mystère et du temps cyclique.

-Les étoiles et constellations servent à guider et à structurer le monde spirituel.

-La montagne devient le lieu de la rencontre entre le ciel et la terre, prototype du temple et de la pyramide.

-Le serpent apparaît comme symbole universel de la transformation, de la mort et du renouveau.

-Ces symboles cosmiques annoncent déjà les grandes religions à venir : ils posent les bases de l’axe du monde, du ciel comme domaine du divin et de la terre comme matrice du vivant.

Les symboles du mythe et du récit

Enfin, avec la sédentarisation et l’agriculture (vers 10 000 à 5 000 av. J.-C.), les symboles deviennent mythiques : ils s’inscrivent dans des récits, des rituels, des temples. Les premières civilisations (Göbekli Tepe, Sumer, Égypte) traduisent les anciens archétypes en figures divines et narratives :

-Le dieu du ciel et de la terre, union du masculin et du masculin.

-Le héros solaire affrontant les ténèbres (préfiguration d’Héraclès, Gilgamesh, puis du Christ).

-Le serpent-dragon comme gardien du seuil ou adversaire de la lumière.

-L’arbre du monde, reliant les trois plans de l’existence.

Ces récits mythiques sont la mise en scène vivante des premiers symboles, devenus langage collectif.

Depuis les premiers signes gravés sur la roche et jusqu’aux grands récits mythiques, l’humanité n’a cessé de chercher à dire l’indicible. Les points, les cercles, les spirales furent ses premiers mots et les symboles du sang, de la lune, et du cycle, ses premières prières. À travers eux, l’homme a compris que tout vit, meurt, renaît, que la vie est un rythme, une offrande, une relation. Et lorsque ces formes sont devenues des récits, le symbole s’est fait mythe, et le monde, un grand langage d’âmes et de forces.

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